Avec ou sans barbe…

« Avec ou sans barbe », m’a-t-il demandé, et je n’ai pas compris la question, je n’ai pas compris que nous parlions du portrait qui s’esquissait lentement sous la mine de son crayon, là, dans le bruit de cet endroit dont je n’aurais jamais pensé que j’y mettrais les pieds un jour.
« Avec ou sans barbe », a-t-il répété calmement comme s’il avait senti que j’étais juste au bord des larmes, au bord des cris, et qu’il essayait de ne pas me brusquer cependant que je regardais dans son dos l’horloge marquant le pas, les uniformes qui passaient, les visages, les gens dont certains, peut-être, me regardaient en se demandant ce que je faisais avec eux, à leurs côtés, dans ce lieu qu’eux, manifestement, connaissaient pour la plupart par coeur, fréquentaient très régulièrement.
« Avec ou sans barbe », a-t-il dit une fois encore en posant son crayon sur le papier, et sa main sur ma main qui triturait, sur le bureau tout gris, tout poussiéreux, le gobelet d’amer café qu’une jeune femme avait apporté à mon arrivée.
« Sans », ai-je répondu, et il m’a souri, et il est retourné à son dessin, à ses petits traits précis, pressés, sans s’apercevoir que j’avais commencé à pleurer, là, doucement, alors que l’on me demandait de décrire l’homme à peine entrevu, à peine deviné, qui venait juste de me tuer.

(contexte : « Avec ou sans barbe » sans autre commentaire)

Dire une belle connerie…

(d’après une image)

Après mûre réflexion, je m’apprêtais à dire la plus belle connerie de ma vie. Alors qu’elle était là à me photographier dans la tendresse de son amour, j’allais lui proposer d’habiter en ville.

Nous tournions en rond dans cette maison de campagne avec son potager et son verger. Nous l’avions retapé et fabriqué de nos petites mains tous les meubles.

Nous venions de faire l’amour dans ce grand lit à baldaquin qui est juste devant mes yeux. Seul meuble acheté à la brocante du village. Nous vivions en autarcie avec ce bonheur niais qui illuminait mon visage à ce moment précis du déclic.

Mais je n’en pouvais plus, j’étouffais englué dans cette mélasse tranquille et béate. Je me rendais compte, comme le dit si bien J-P Belmondo, que la campagne m’emmerde. Le silence m’ennuie. J’ai diablement besoin du rock’n roll de la ville, du brouhaha des voitures et de l’effervescence des rues sans parler des bars enfumés.

Alors je lui ai dit. Sans discuter, elle m’a suivi et la semaine dernière elle s’est jetée sous un train. En regardant cette photo extraite de ses archives, je déteste mon air si satisfait et si sûr de moi.

Je me souviens…

Je me souviens de cette panoplie de Zorro reçu lors de ce Noël sur la plage de Deshais (Guadeloupe).

Je me souviens de mon premier rateau amoureux, comme un coup de poing dans le ventre…

Je me souviens d’avoir rêvé faire du ski nautique sans ski, délicieuse et fascinante sensation sous les pieds.

Image

Ce que cette femme s’apprête à faire, elle seule peut nous l’expliquer. Nous, nous ne pouvons qu’essayer de deviner. Deviner pourquoi elle tient ce morceau de bois comme s’il s’agissait d’un stylet, un stylet dirigé vers le centre de sa main. Comme s’il s’agissait du centre de son corps, de son souffle vital.
Sa concentration est si intense qu’elle ne peut nous laisser de doute : il est question de vie et de mort. Tout, ou rien, telle est cette femme.
Les raisons de son geste ne regardent qu’elle. Dette d’honneur, sacrifice, vengeance – tout se tient. La question n’est pas de savoir pourquoi, ou si elle passera à l’acte, mais quand. Quand elle aura surmonté les ultimes doutes qui entravent sa route de lumière, sa route de mort.
L’arme qu’elle tient ressemble à une plume primitive, et ça n’en est que plus troublant. Ce n’est pas le début d’une histoire qu’elle s’apprête à écrire, c’est un trait de mort qui attend d’être tracé. Ce stylet qui va s’enfoncer dans sa main sera teinté de rouge.
Rien ne laissait prévoir un tel absolu : cette femme n’est pas désordonnée, ses kimonos sont d’une sobriété traditionnelle, son maquillage aussi, à peine esquissé. Seuls quelques cheveux d’un noir de jais, d’un noir d’encre, s’échappent déjà, préfigurant le chemin que suivra bientôt son âme.
Elle est là, qui tient ce stylet, et déjà elle est ailleurs ; dans cet espace vide et glorieux qu’elle appelle de toute sa féroce concentration, de toute sa beauté figée. Elle est seule, terriblement seule et pourtant, pour en arriver là, elle a dû se heurter à d’autres. Elle a dû vouloir affirmer sa volonté, ou bien, ce qui est presque plus probable, elle a dû vouloir obéir, et affirmer son absence de volonté, elle a dû vouloir s’anéantir. Ce sont les autres qui l’ont empêchée de s’accomplir, qui l’ont conduite là où elle en est. Ce sont les autres qui la retiennent encore ; mais pour si peu de temps encore…Le temps d’une autre respiration, d’un nouveau battement de cœur, et elle en aura fini.

Exercice : Partir d’une image (film La Femme de Seizaku, Masumura Yasuzo, image disponible sur le site : http://www.allocine.fr/film/galerie_gen_cfilm=57434&filtre=&cmediafichier=18382600.html

J'ai bien connu Mozart

J’ai bien connu Mozart. Enfin, quand je dis Mozart, je ne parle pas du musicien, celui d’avant, celui dont j’ai trouvé les disques à Auchan, non, je parle de l’autre, Mozart, le nôtre, le pochtron du PMU d’en bas qu’on appelait comme ça parce qu’il disait toujours qu’il était arrivé dans le quartier par hasard, et parce qu’avec ses dents pourries, nous, on entendait Mozart, ce qui fit qu’on a mis longtemps à comprendre qu’il n’était pas mélomane, qu’il n’était pas arrivé dans le quartier par Mozart , ce qui nous étonnait aussi, mais qu’il s’était juste laissé porter par sa vie, laquelle, si j’en crois les cuites qu’il tenait chaque soir, n’avait pas été des plus drôles, enfin, pas jusqu’à ce qu’il tombe dans la bouteille.

Parce que depuis, tout était rose pour lui et même, et même l’éléphant qu’il voyait au fond de l’arrière-salle, tous les soirs, éléphant dont nous ne parvenions pas à lui faire comprendre qu’en fait, il s’agissait juste de Nadine, la grosse Nadine qui, elle, ne descendait qu’un verre par jour, très lentement, tout doucement, en attendant on ne savait quoi, on ne savait qui, dans l’énorme bruit que nous faisions à nous mettre par terre à grands renforts de bières, de vins, de choses dont j’ai perdu les noms comme Mozart, maintenant, ses dents.

Je me souviens…

Je me souviens de la première fois où je me suis tordu le cheville. Mon pied droit a fait un angle à 90° avec ma cheville. C’était en janvier 1996, sur un court de tennis, je ne jouais même pas, j’étais juste là pour faire plaisir à ma copine. On a rompu à la fin du mois.

Je me souviens de la deuxième fois où je me suis tordu le cheville. Mon pied droit a fait un angle à 90° avec ma cheville. C’était en décembre 2003 à Tepic, Nayarit, Mexique. Ca s’est passé en descendant d’un trottoir, un trottoir très haut à cause de la saison des pluies. Je me dirigeais vers un restaurant qui s’appellait « Pollo feliz ». En espagnol ça veut dire poulet joyeux.

Je me souviens du jour où Le Pen a parlé du « détail ». C’était dans la voiture de mon père, la radio était allumée et je ne savais pas qui parlait. Je revenais d’une séance de cinéma : j’étais allé voir « Predator ».

Je me souviens de la première fois où j’ai vu mon cousin habillé à la mode. Il avait vu l’émission de Sydney à la télévision (H-I-P-H-O-P). Il portait un survêtement Adidas et des gants blancs.

Faire du sport sans complexe?

Moi aussi j’ai fait du sport ! Et Dieu sait si ce n’était pas évident à ce moment là ! C’était à une époque où je me posais beaucoup de questions. J’étais passablement entravé par la figure de mon père. J’imaginais ses exploits passés, sa notoriété, toutes les disciplines dans lesquelles il avait été susceptible de s’illustrer. J’avais du mal à trouver ma place. Le vieil aveugle de la ville me disait tout le temps : « Arrête tes conneries, tu ne pourras jamais égaler ton père ! » Et la plupart, dans son sillon, tentaient de me décourager quand je m’échinais à m’illustrer dans l’activité que j’avais choisie. Et puis, allez-y pour trouver un club de bowling ouvert tard le soir, dans cette putain de ville où tout le monde vous offre un visage décomposé quand on demande un renseignement dans la rue! Non, décidément, je crois que je ne serai jamais un grand sportif, ça crève les yeux !
Alors, en quittant Thèbes pour Colonnes, j’ai fini par me dire à moi-même : « Allez Œdipe, console-toi, il te reste les dominos ! »

(Contrainte : incipit=moi aussi j’ai fait du sport+retarder la découverte du personnage)

La coquette d'Arthur Sisbon

Arthur Sisbon menait une vie honnête et sans surprise jusqu’à sa découverte, un matin, d’un filet de lumière.
C’était le petit déjeuner et Arthur Sisbon venait d’échapper sa tartine.
Il se pencha sous la table et vit que son orteil gauche – et son orteil gauche seulement – baignait dans une lumière inattendue.
Perplexe, il suivit des yeux le rayon de lumière et de son orteil, traversa la cuisine jusqu’au mur, et du mur jusqu’à la fissure nouvelle qui s’y était faite.
Arthur Sisbon avait une voisine, ils partageaient ce mur.
Le temps qu’Arthur Sisbon comprenne que par cette fissure, un jour nouveau peut-être, se faisait dans sa vie, il se redressa d’un coup et son crâne heurta violemment la table.
Moralité : « Si tu hantes la coquette, prends bien garde à ta tête ».