« Un jour, j’étais âgée déjà , dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. »
_ Tu es perdue ?
J’ai regardé par terre. Je ne savais pas quoi dire.
_ Ça fait une heure que tu es là , sans bouger. Où sont tes parents ?
J’ai regardé à droite, à gauche.
_ Tu sais au moins comment tu t’appelles, non ?
À sa voix, on sentait qu’il se lassait.
J’ai encore regardé à droite, et puis j’ai relevé les yeux, et je l’ai regardé. Une seconde, deux.
J’ai dit :
_ Maman m’a dit d’attendre ici.
_ Ça fait combien de temps que tu l’attends ?
_ Je ne sais pas. Beaucoup.
J’ai soulevé la cordelette que je portais autour du cou pour jouer avec la clé.
_ C’est la clé de chez toi ?
J’ai baissé la tête, très vite. Il a hésité. J’ai relevé les yeux à nouveau. Il était grand, très chauve, et ses yeux étaient bleus. Comme les miens.
_ Bon, je te raccompagne.
Il disait ça comme s’il était fatigué ; il regrettait peut-être de s’être approché.
On a quitté le hall de l’hôtel, il faisait très chaud dehors. Mes souliers vernis soulevaient de la poussière. Il avait mis des lunettes à verres teintés ; il avait l’air à l’aise.
On a marché, j’ai tourné le coin d’une rue, d’une autre. Il a dit :
_ C’est encore loin ?
J’ai tendu la main :
_ LÃ -bas.
Je me suis retournée vers lui et je lui ai pris la main, en le regardant encore. Ma main était brûlante.
Il a continué à marcher, et enfin, on est entré dans la cour. Il n’y avait personne dans la rue, et personne dans la cour. J’ai monté l’escalier en courant ; il m’a suivi plus lentement, j’ai mis la clé dans la serrure, j’ai ouvert et j’ai dit :
_ Maman ! Je suis de retour !
Il a encore monté deux marches, puis il a dit :
_ Je croyais que tu attendais ta mère ?
Je me suis poussée. Celui qui attendait dans l’appartement est sorti, il a pointé son arme sur l’homme :
_ Pan !
L’homme s’est accroché à la rampe, et il est tombé, ses yeux bleus grand ouvert.
Celui qui tenait l’arme s’est tourné vers moi et m’a dit :
_ C’était bien, que tu aies les yeux de sa fille.

« Un jour, j’étais âgée déjà , dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. » Première phrase de L’Amant, Marguerite Duras.