Avec ou sans barbe…

« Avec ou sans barbe », m’a-t-il demandé, et je n’ai pas compris la question, je n’ai pas compris que nous parlions du portrait qui s’esquissait lentement sous la mine de son crayon, là, dans le bruit de cet endroit dont je n’aurais jamais pensé que j’y mettrais les pieds un jour.
« Avec ou sans barbe », a-t-il répété calmement comme s’il avait senti que j’étais juste au bord des larmes, au bord des cris, et qu’il essayait de ne pas me brusquer cependant que je regardais dans son dos l’horloge marquant le pas, les uniformes qui passaient, les visages, les gens dont certains, peut-être, me regardaient en se demandant ce que je faisais avec eux, à leurs côtés, dans ce lieu qu’eux, manifestement, connaissaient pour la plupart par coeur, fréquentaient très régulièrement.
« Avec ou sans barbe », a-t-il dit une fois encore en posant son crayon sur le papier, et sa main sur ma main qui triturait, sur le bureau tout gris, tout poussiéreux, le gobelet d’amer café qu’une jeune femme avait apporté à mon arrivée.
« Sans », ai-je répondu, et il m’a souri, et il est retourné à son dessin, à ses petits traits précis, pressés, sans s’apercevoir que j’avais commencé à pleurer, là, doucement, alors que l’on me demandait de décrire l’homme à peine entrevu, à peine deviné, qui venait juste de me tuer.

(contexte : « Avec ou sans barbe » sans autre commentaire)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *