J'ai été Melvil Dewey

J’ai été Melvil Dewey. Longtemps. Trop longtemps. Tous ces chiffres, ces indices, ces tables, ont fini par me fatiguer. J’ai changé.
J’ai été Ranganathan, et j’ai essayé, par d’autres moyens, de dompter les livres, de les ranger, de mettre entre eux et moi un peu d’espace. Cela n’a pas marché non plus. J’ai changé à nouveau.
J’ai été Jorge Luis Borges. Je me suis laissé déborder également, même si j’ai cru un moment amadouer les mots en les enfermant dans mes propres écrits. J’y ai laissé mes yeux. J’ai changé.

J’ai été aussi Gabriel Naudé, Charles Nodier, Georges Bataille, Roland Barthes, Anatole France, Goethe, Leibniz et même, et même, Mao Zedong. Rien n’y a fait. à chaque fois, les livres gagnaient, les livres me submergeaient.

J’ai été tous ceux-là, et bien d’autres, que j’ai oublié, que je n’ai été parfois que quelques heures, quelques minutes, quelques battements de coeur. J’ai été tous ceux-là, et puis aussi, à chaque fois, tous les livres qui me passaient dans les mains, tous les mots, toutes les histoires, tous les personnages, tout ceci dans moi parlant, bougeant, se battant, faisant l’amour, ne faisant rien, parlant, parlant, parlant sans cesse au point que je ne m’y retrouvais plus, mais plus du tout.

J’ai été tout cela, ces hommes se battant contre les livres et puis les livres eux-mêmes, cet énorme désordre, ce flux continuel de mots, jusqu’au moment où il n’y a plus eu la moindre place, le moindre atome libre, dedans ma tête.

Je me souviens de ce jour-là, où j’ai été soudain rempli. J’ai cru que j’allais exploser. Mais j’ai tenu. Je tiens toujours. Je suis assis depuis dessous un arbre, avec dans moi ces voix qui parlent, qui devisent entre elles, qui bruissent lentement comme Babel bruisse. Je tiens toujours. Je regarde les feuilles vertes, puis brunes, puis envolées. J’écoute d’une oreille distraite ce qui se dit dans moi. J’attends. J’attends. J’attends que vienne le silence, enfin le grand silence.

(contrainte : débuter son texte par « J’ai été Melvil Dewey… »
La liste des bibliothécaires est issue de wikipédia, article bibliothécaire.)

Improvisation rimée

Elle est finie la belle époque des défis
Les messieurs vêtus de noir, très pâles
Qui à l’aube bien souvent vidaient et leur querelle,
Et leurs entrailles,
Dans les bois pour l’amour d’une belle.

Elle est finie la belle époque des duels,
Epées et pistolettes régnaient en cruelles maîtresses
Et l’habileté seule départageait la querelle,
Quand un mot qu’on prenait mal valait une balle traîtresse.

Elle est finie la belle époque des attaques,
Et ces mots de malandrins, spadassins et autres Apaches,
Ne sont plus aujourd’hui que des mots mort-vivants,
Que l’on prononce en songeant comme était beau l’avant.

Elle est finie la belle époque des coutelas,
Dagues, poignards, cimeterres et autres arbalètes,
Relégués depuis lors dans les profondes oubliettes.
La modernité s’appelle tronçonneuse, P.38 et machette,
Et la mort qui nous prend n’a plus même le goût de la fête.

Marcelline Desborde-Valmore

Marcelline Desborde-Valmore, je me consume d’amour,

Sublime poétesse, j’aurais voulu te faire la cour

Mais par malheur la Faucheuse t’a ravie à mes soins.

Lors, pris de folie, je saisis une pelle dans mes poings ;

A ma passion nécrophile, succombant sans vergogne

Je fouille six pieds sous terre et exhume la charogne.

Le cadavre est tout roide et secs ses orifices

Mais, licencieux avisé de la rigor mortis,

Un lubrifiant j’utilise pour enduire le calice,

Puis j’entame sans plus attendre mes amoureux transports.

Sous mes assauts frénétiques, la macabre poupée

Gigote et se trémousse, oui oui encore encore !

Dans une ultime secousse, j’honore le macchabée

Mais l’outre est déjà pleine, la vaseline déborde du mort.

émeschifler

Bon, finalement, je me lance et laisse ce texte émouvant et magnifique sur le site.

Emeschifler, verbe.
Vient du grec emeskos (vin, boisson) et du patais girondin chiflou (gai, agréable à cotoyer).
Se dit d’une personne en état d’ébriéte avancé mais qui conserve toute sa gentillesse et son sens du contact.
Généralement laudatif, voire même flatteur dans les Landes girondines, à l’époque des fêtes de Notre Dame de l’émeschiflaut. Exemple : « Allons-y nous émeschifler avant la nuitée » présage ainsi d’un moment de rire et de légèreté.
Ce terme peut néanmoins être péjoratif quand il est employé dans le nord de la France. Exemple : « Il faudrait pas s’émeschifler la charrette non plus ! » signifie abîmer, endommager.
Peu à peu disparu de notre vocabulaire, il n’a pas d’équivalent actuel.

Déméningeur : tentative de définition

Déméningeur : n.m.

Objet usuel destiné à aspirer la matière cérébrale des enfants afin qu’ils demeurent sages.
Le déméningeur a existé sous diverses formes au cours du 20ème siècle (manuel, à vapeur, électrique puis finalement chimique). Bien que son usage ait été régulièrement contesté par diverses ligues bien-pensantes soutenant que les enfants avaient une âme, le déméningeur a traversé les années en faisant partie du trousseau de base de tout jeune couple. Il a disparu à la toute fin du siècle, remplacé par la télévision et les jeux vidéo qui, bien que remplissant la même fonction, enlèvent cependant aux parents le plaisir de participer à pleine main à l’éducation de leur progéniture.

(consigne : inventer et définirun mot disparu au 20ème siècle)

Je n'ai pas changé !

Je me suis croisé plusieurs fois avant de me reconnaître et c’est ça, après réflexion, qui m’a surpris le plus : me voir sans me reconnaître alors que, depuis le temps, je pensais tout savoir de moi.
Enfin, ça s’est passé comme ça : depuis quelques jours, j’avais repéré cet étudiant aux cheveux longs, à la silhouette improbable, qui traînait dans les rayons de littérature sans jamais en sortir le moindre ouvrage, qui traînait comme cela, la tête inclinée sur l’épaule, occupé qu’il était à déchiffrer les tranches des livres, et je m’étais demandé ce que c’était encore que cet animal-là.
Du coup, j’ai fait un peu plus attention au jeune homme, et j’ai vite compris que les livres, en fait, ne l’intéressaient pas. Après sa petite déambulation, il finissait donc immanquablement par s’affaler dans un fauteuil où il s’étalait de tout son long. Là, c’en était fini de lui, et il demeurait immobile, pensif, des heures durant.
Il a fini par m’énerver. J’ai toujours pensé que les bibliothèques ne sont pas faites pour les oisifs. Alors un jour, je suis sorti de derrière ma banque de prêt et j’ai marché d’un pas décidé vers le jeune désoeuvré. J’en faisais mon affaire. Il allait entendre parler du pays.
Je ne me suis reconnu qu’au moment où il a levé la tête. En fait, j’ai reconnu d’abord mes yeux, et puis le reste après. Ca m’a tellement surpris que j’en ai oublié ma phrase toute faite, celle que j’utilise d’habitude pour expulser les squatteurs : « Ce n’est pas un lieu public ici ».
Lui ne bougeait pas non plus, mais je ne sais pas s’il avait compris qui j’étais. Il y a eu un peu de temps entre nous, et puis j’ai tourné les talons, je suis retourné à ma chaise, j’ai refermé ma bouche restée ouverte.
Là-bas, dans son fauteuil, j’avais repris ma douce méditation. Finalement, j’étais resté le même.

(consigne : l’autre, le même : Borgès)

L'imagination au pouvoir

L’image est une pluie de mots
qui reviennent sans cesse à notre mémoire
la pluie rêve de rire
ruban sonore de nos joies

sans le pouvoir des mots
il n’est point d’imagination fatale
simplement un crissement d’idées
nuées ardentes sans trajectoire

gong mortel de l’intuition
cette dilettante alliée de l’imagination
celle qui nous éclaire des possibles

contre l’abrupte arrête du pouvoir
la fantaisie s’insinue et se dandine
Contre-ut à notre quotidien

ces quelques rêves de travers
qui claquent l’évidence
sur le miroir enfin brisé de nos existences.

(d’après la phrase « l’imagination au pouvoir »)

Mode d'emploi : le tire-bouchon

Précautions d’emploi : à ne pas utiliser sur l’enfant de moins de quinze ans, peut provoquer des lésions cutanées graves surtout quand l’usage du tire-bouchon est associé à un état d’ébriété avancé.
Ne peut sous peine d’amende servir de : cale-livres ; repose-pied ; casse-noisettes ou casse-bonbons (à l’exception d’un usage privé à destination de sa belle-mère, seule exception légalement reconnue).

Préconisation d’utilisation : peut servir à nouer un lien social. Sous le prétexte d’une absence de tire-bouchon, on peut alors rencontrer un ou des voisin(s). La compagnie produisant les tire-bouchons ne peut toutefois être tenue pour responsable des conséquences indésirables produites par un tel lien social :
– mal de crâne résultant d’une cuite prise entre voisins
– grossesse inattendue (même cause que supra)
Egalement, s’utilise très agréablement sur un Pouilly Fuissé 92, particulièrement lorsque celui-ci est accompagné d’un repas aux chandelles ad hoc.
Attention toutefois, un repas particulièrement réussi (ou une cuite comme indiqué supra) peut provoquer la naissance d’une nichée de petits tire-bouchons appelés décapsuleurs et qui en général sont l’apanage des enfants de moins de quinze ans, lesquels s’en servent pour ouvrir toutes sortes de bouteilles contenant sodas et autres bières.
S’utilise librement dans tous les autres cas.

Sur le lino

On l’a trouvé comme ça, dans sa cuisine tellement moche, dessous sa table tellement moche, que j’ai repensé à ma grand-mère et à ses plats dont j’ai perdu les noms avec le temps, avec ce temps qui n’en finissait plus de s’écrouler autour, autour de moi debout dans cette cuisine, dans cet appartement dont nous venions de forcer la porte après avoir suivi la procédure décrite dans le manuel, page 30 et suivantes (prendre tout renseignement auprès du voisinage ; vérifier la présence ou l’absence de courrier dans la boîte aux lettres de la personne supposée en détresse ; frapper à la porte en annonçant à haute et intelligible voix « C’est les pompiers » ; finalement, forcer ladite porte). On l’a trouvé comme ça, couché sur le lino, où il attendait depuis quelques jours sans doute que quelqu’un, quelque part, s’aperçoive de son absence.

En entrant, j’ai vu tout de suite qu’il n’était pas mort parce que sa main, la gauche, bougeait lentement, m’a fait penser à un oiseau blessé.

Après, tout s’est enchaîné avec l’efficace logique qui était la nôtre, et nous avons fait ce que qu’il fallait faire, ce que nous avions appris à faire, page 175 et suivantes du manuel, lorsque cette situation se présentait (vérifier l’état de la personne ; agir en conséquence ; l’évacuer dans la mesure où son état le permet). Ça n’a évidemment pas traîné, mais je me souviens tout de même encore de lui, bien que nous avons enchaîné ce jour-là plusieurs interventions ; je me souviens toujours de lui, parce que sa cuisine était tellement moche que ça aurait pu être la mienne, et que ça aurait pu être moi, là, couché sur le lino.

(à partir d’une photographie)

Grr!

Grr!

Grr! quel temps grisâtre
Sur le green de Montmartre
Mais quelle lumière bleuâtre
Dans le mausolée de Jean-Paul Sartre

Grimé en Grr! me clown grimace
Dans l’impasse des Limaces
Alors que les trapézistes trépassent
Non d’un Grr! Sur l’Avenue des Tapas.

Grr! Les filles de joie se réchauffent en rogne
Sous les arbres ahuris du Bois de Boulogne
Alors que les clients avalent des bugnes
Au commissariat de la place des Vignes

Grr! Les péniches bariolées baguenaudent
Sous l’Avenue des Ribaudes
Alors que les avions vindicatifs se viandes
Sous les rires grinçants de la jolie Maude.

Grr!