Sur le lino

On l’a trouvé comme ça, dans sa cuisine tellement moche, dessous sa table tellement moche, que j’ai repensé à ma grand-mère et à ses plats dont j’ai perdu les noms avec le temps, avec ce temps qui n’en finissait plus de s’écrouler autour, autour de moi debout dans cette cuisine, dans cet appartement dont nous venions de forcer la porte après avoir suivi la procédure décrite dans le manuel, page 30 et suivantes (prendre tout renseignement auprès du voisinage ; vérifier la présence ou l’absence de courrier dans la boîte aux lettres de la personne supposée en détresse ; frapper à la porte en annonçant à haute et intelligible voix « C’est les pompiers » ; finalement, forcer ladite porte). On l’a trouvé comme ça, couché sur le lino, où il attendait depuis quelques jours sans doute que quelqu’un, quelque part, s’aperçoive de son absence.

En entrant, j’ai vu tout de suite qu’il n’était pas mort parce que sa main, la gauche, bougeait lentement, m’a fait penser à un oiseau blessé.

Après, tout s’est enchaîné avec l’efficace logique qui était la nôtre, et nous avons fait ce que qu’il fallait faire, ce que nous avions appris à faire, page 175 et suivantes du manuel, lorsque cette situation se présentait (vérifier l’état de la personne ; agir en conséquence ; l’évacuer dans la mesure où son état le permet). Ça n’a évidemment pas traîné, mais je me souviens tout de même encore de lui, bien que nous avons enchaîné ce jour-là plusieurs interventions ; je me souviens toujours de lui, parce que sa cuisine était tellement moche que ça aurait pu être la mienne, et que ça aurait pu être moi, là, couché sur le lino.

(à partir d’une photographie)

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