Je n'ai pas changé !

Je me suis croisé plusieurs fois avant de me reconnaître et c’est ça, après réflexion, qui m’a surpris le plus : me voir sans me reconnaître alors que, depuis le temps, je pensais tout savoir de moi.
Enfin, ça s’est passé comme ça : depuis quelques jours, j’avais repéré cet étudiant aux cheveux longs, à la silhouette improbable, qui traînait dans les rayons de littérature sans jamais en sortir le moindre ouvrage, qui traînait comme cela, la tête inclinée sur l’épaule, occupé qu’il était à déchiffrer les tranches des livres, et je m’étais demandé ce que c’était encore que cet animal-là.
Du coup, j’ai fait un peu plus attention au jeune homme, et j’ai vite compris que les livres, en fait, ne l’intéressaient pas. Après sa petite déambulation, il finissait donc immanquablement par s’affaler dans un fauteuil où il s’étalait de tout son long. Là, c’en était fini de lui, et il demeurait immobile, pensif, des heures durant.
Il a fini par m’énerver. J’ai toujours pensé que les bibliothèques ne sont pas faites pour les oisifs. Alors un jour, je suis sorti de derrière ma banque de prêt et j’ai marché d’un pas décidé vers le jeune désoeuvré. J’en faisais mon affaire. Il allait entendre parler du pays.
Je ne me suis reconnu qu’au moment où il a levé la tête. En fait, j’ai reconnu d’abord mes yeux, et puis le reste après. Ca m’a tellement surpris que j’en ai oublié ma phrase toute faite, celle que j’utilise d’habitude pour expulser les squatteurs : « Ce n’est pas un lieu public ici ».
Lui ne bougeait pas non plus, mais je ne sais pas s’il avait compris qui j’étais. Il y a eu un peu de temps entre nous, et puis j’ai tourné les talons, je suis retourné à ma chaise, j’ai refermé ma bouche restée ouverte.
Là-bas, dans son fauteuil, j’avais repris ma douce méditation. Finalement, j’étais resté le même.

(consigne : l’autre, le même : Borgès)