Tous les articles par Daniel B.

La revanche tarde toujours (1)

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J’ai toujours détesté les westerns. Et ceux qui les regardent. Ce doit être pour cela que j’ai toujours détesté mon Oncle Paul, un vieux bonhomme grincheux, célibataire, mal rasé, mal embouché, qui passait ses journées à ne faire que cela, regarder westerns sur westerns devant un poste de télévision aussi vieux que lui, mais auquel il avait fait raccorder l’antenne satellite qui lui permettait de passer d’une chaîne à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un continent à l’autre, à la poursuite de toutes les diffusions de westerns de la planète, le tout sans bouger de son divan.
J’ai toujours détesté les westerns, mais cela n’empêchait pas ma mère de me mettre rituellement en vacances chez l’oncle Paul, tous les ans, en août. Histoire de se débarrasser de moi. Histoire aussi, sans doute, de faire tout ce qu’elle ne pouvait pas faire sous mes yeux, boire, recevoir des hommes, se mitonner des repas gargantuesques après lesquels, j’en étais sûr, elle s’endormait à même la table en ronflant tout ce qu’elle pouvait.
Donc, tous les mois d’août, comme une malédiction récurrente, je débarquais chez l’Oncle Paul avec mon sac de couchage, mes vêtements propres, mon envie de fuguer. Et quand je dis « je débarquais », ce n’est même pas une métaphore. Ainsi que chaque année, ma mère m’avait déposé sur le trottoir devant sa maison, m’avait collé un baiser rapide sur le front, avait démarré sans même entrer chez son frère qu’elle craignait, je crois. Et moi, je me retrouvais à sonner chez le vieil ours qui, ouvrant la porte tout en gardant son oeil rivé sur son écran, prenait à peine le temps de me regarder et retournait s’asseoir sans dire un mot, sans même me proposer de boire un verre de jus d’oranges.
Je connaissais la musique. Après un moment d’hésitation, j’entrais toujours, aussitôt du moins que mes narines s’étaient habituées aux effluves qui peuvent traîner dans une maison où vit un vieil homme seul avec lequel, apparemment, personne n’avait jamais vu une femme, un homme, peu m’importait. Au fond du couloir, à l’étage, je retrouvais ma chambre, exactement telle que je l’avais laissé en partant le dernier jour du mois d’août de l’an passé. Je jetais mes affaires dans un coin, je sautais sur le matelas qui était presque mon seul ami, je croisais mes mains derrière ma tête. Il me fallait toujours encore un peu de temps pour reprendre mon souffle, tellement j’étais en colère contre ma mère, mon oncle, le monde entier. Et puis, quand j’avais repris le contrôle de moi-même, je me tournais vers la bibliothèque, pour m’assurer qu’elle n’avait pas changé. Elle n’avait pas changé.
Sur ses rayonnages prêts à s’effondrer, les livres étaient toujours les mêmes, de vieux albums de bandes dessinées américains aux couleurs criardes, bruyantes, qui ne parlaient que de cows-boys, d’indiens, de cavaleries : des westerns encore…
Je soupirais. J’en connaissais les titres, que l’on voyait dessus les couvertures, sur leurs tranches fines, par coeur : « Revenge comes late », « Trio Grande », « Return of the Killers », « The Sheriff’s Birthday Party », et tant d’autres que j’en avais la nausée. Evidemment, je n’en ai jamais ouvert un, mais celui-là, « Revenge comes late », me plaisait bien. Du moins le titre me plaisait bien. Parce que même si j’étais bon dernier dans ma classe d’Anglais, j’avais compris le message, je me le retournais des heures dedans ma tête. La revanche tarde toujours, la revanche tarde toujours.
Elle ne tarderait plus, je le sentais. Le temps passait, et les années, et j’en avais assez de cette bicoque, de cette mère perdue dans sa folie, son alcoolisme de salon, de cet oncle à moitié idiot affalé devant son écran tel une chenille morte. Ma revanche arrivait. Je n’allais pas rester un mois de plus dans cet endroit, à supporter les bandes sons pleines de bruits de carabines, de youyous des indiens, que j’entendais quoi que je fasse. Je le savais, ma décision venait d’être prise, et déjà ma cervelle turbinait, à tricoter le scénario de ma vengeance.

Alternative 1 : En attendant, je décidais, pour une fois, une seule fois dans ma vie, d’ouvrir une bande dessinée, et tendis ma main vers la bibliothèque.

Alternative 2 : C’est là que je pris conscience du silence qui s’était installé dans la maison. Pour la première fois depuis que j’y venais, les indiens, les troupeaux, la cavalerie ne faisaient plus de bruit.

Alternative 3 : L’illumination ne tarda pas à arriver : c’était si simple que je n’y avais pas pensé auparavant.

Massaba tenait toujours…

Massaba tenait toujours, mais son aspect avait changé. C’était devenu un champ de ruines, une scène d’apocalypse, quelque chose sans nom en fait, un cauchemar au sein duquel nous essayions de faire comme si chaque mur brûlé, chaque rue défoncée, chaque moignon d’arbre, et les devantures des magasins pillés, que nous avions peut-être pillés nous-mêmes d’ailleurs, dont nous avions oublié que nous les avions pillés, ne nous racontaient pas, cependant que nous allions d’un quartier à l’autre pour essayer de survivre, de faire semblant au moins ; ne nous racontaient pas la vie d’avant, les feuillages bruissant d’abeilles le long des avenues, les vieux assis tranquilles dessus leurs bancs, les rires des enfants dans les jardins, les cours d’école, les marchés du matin où nous trouvions des fruits, de véritables fruits alors qu’à présent, ce qui pendait des rares arbres épargnés était d’autres fruits, des corps en fait, des corps pourrissants dont il nous arrivait de penser qu’ils étaient d’abord de viande, de viande qui cuite peut-être… enfin des fruits, des corps, ceux des pillards justement pendus maintenant sans jugement, sans coup férir, parce que nous savions plus quoi faire pour éviter que tout explose, aille à vau l’eau ; ne nous racontaient pas ce qu’avaient été nos vies d’avant, avant tout cela qui était devenu presque normal, banal, quotidien certainement, ce qui faisait que nous ne faisions plus d’efforts, ne pensions plus que les choses pouvaient changer, redevenir telles qu’elles étaient dans ce passé qui se fondait lentement, chaque jour un peu plus, dans le grand rien du temps où nous allions aussi, certainement, nous fondre. Ainsi si Massaba tenait toujours, nous savions bien que ce n’était plus pour longtemps. Chacun attendait que la vie cesse avec résignation.

contrainte : écrire un texte de 10 à 15 lignes complétant les deux propositions en italiques, tirées de La Tragédie du Roi Tsongor de L. Gaudé.

Nous étions au Starbucks

Nous étions au Starbucks quand le Staff Manager entra, suivi d’un nouveau. Nous reluquâmes le gars. Il ne baissa pas le regard de suite. Je sus immédiatement que ça passerait mal entre lui et moi. Ce n’était pas la première fois.
Le Staff Manager fit son laïus sans même sembler y croire puis il partit se planquer dans son trou. Quand il passa la porte, Jeff cracha sur le sol. Nous savions tous qu’un jour, le tour du Manager viendrait.
Le nouveau restait là, les bras ballants, assis dessus sa chaise comme un chien mort. Il regardait sans dire un mot le café tiède que le Manager venait de lui payer avant de nous le laisser entre les pattes.J’ai attendu encore pour que le silence pèse au moins une tonne, puis je suis passé à l’attaque. « Viens », que j’ai dit au nouveau en me levant, « faut qu’on cause. » Comme il avait un peu de jugeotte et qu’il avait bien saisi qui était le chef ici, il s’est levé aussi et m’a suivi sous les sourires des autres.
Nous sommes entrés dans la réserve. On ne voyait qu’à peine les rayonnages. Il marchait juste derrière. Quand j’ai entendu claquer la porte, je me suis arrêté et, me tournant d’un seul coup, je lui ai balancé mon poing dans la figure. Il n’a rien vu venir, il est tombé avec entrain. J’ai profité de l’occasion pour lui shooter au creux du ventre, et ça a fait un bruit tout mou.
Après, j’ai saisi son col, j’ai tiré jusqu’à ce que son visage soit collé au mien, et j’ai juste dit « Un mot et t’es mort ». Son nez était une fraise toute éclatée. Je l’ai lâché, je suis ressorti. Juste avant de passer la porte, j’ai encore dit : « T’as cinq minutes pour me rejoindre, je ferai la visite. » Puis je suis retourné à mon poste à la banque de prêt. J’aime pas les nouveaux.
Contrainte : à partir de l’incipit de Mme Bovary : « Nous étions à l’étude quand le proviseur entra, suivi d’un nouveau… »

15 août comme d'habitude

Au final, je n’ai rien su de lui, rien gardé. Je n’ai plus que son image dans moi, qui s’efface lentement. Je n’ai plus que mes souvenirs, qui bougent encore un peu et finiront par mourir, eux aussi, avec moi, en même temps que moi.

Ca c’est passé comme ça, alors que nous en étions au traditionnel apéro du non moins traditionnel repas qui terminait le tout aussi traditionnel week-end du 15 août, celui que nous passions tous ensemble depuis si longtemps que je ne savais même plus quand cela avait commencé.

J’en étais à me demander si j’allais mourir d’ennui tout de suite, ou juste après les apéricubes, quand l’orage a éclaté dehors, si violent que nous sommes allées à la fenêtre pour voir cela. C’est là qu’il est arrivé, venant d’on ne savait où, courant sur le chemin sous la pluie folle. J’ai senti sa quête d’un abri, j’ai couru vers la porte pour l’ouvrir, pour lui crier de venir se mettre au sec. J’ai bien senti, à cet instant, les regards lourds des autres posés sur mon dos, leurs sourires en coin, ce qu’ils pensaient de moi à cet instant. J’ai fait comme si cela n’avait nulle importance, j’ai refermé la porte derrière lui, je l’ai regardé dans les yeux.

Ce dont j’ai souvenir ensuite est peu de choses : quelques mots échangés, un verre ou deux, le poids des habitudes avec les autres. Dans son coin, près de la cheminée éteinte, il me regardait sans cesse. Je n’ai pas saisi l’occasion.

Après, ça a été la fin de l’averse, le sol qui fumait, le soleil revenu. Il a fini par sentir qu’il était de trop. Il s’est levé, a remercié pour les verres, les rires, l’accueil. Je suis allée avec lui jusqu’à la barrière, me demandant à chaque pas si j’allais revenir dans la maison.

Je me suis arrêtée à la barrière. Il n’a pas bronché, a continué jusqu’à l’horizon. Quand je suis revenue, mon mari me servait un autre Martini.

Contrainte : de vieux amis réunis dans une maison de campagne pour le 15 août. Un importun est invité.

Le troisième jour…

Le troisième jour, il est sorti vers dix heures avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras. Je l’ai regardé de derrière mes rideaux, j’ai pensé : « Tiens, le voilà qui ressuscite ». Ca n’a fait rire que moi. Normal. Je suis seule dans cette maison.
Lui, de l’autre côté de la rue, il essayait de monter sur sa bicyclette sans lâcher la bouteille, les verres, le journal. J’ai vu le moment où tout allait tomber, et lui avec. C’est arrivé. Il s’est étalé de tout son long et j’ai souri en pensant à la première chute du Christ : le chemin de croix recommençait peut-être, ça commençait à devenir intéressant.
Sur le goudron, il essayait de se relever, empêtré dans son vélo pourri, pâle comme les plumes nouées que j’avais senti une fois dans mon oreiller, et dont ma grand-mère m’avait dit qu’elles étaient la marque d’un envoûtement. Envoûtée, c’est sûr, je devais l’être, et depuis bien avant mon premier anniversaire, parce que j’avais accumulé depuis quelques gamelles, des gamelles de vie, un peu comme lui qui commençait à retrouver enfin ses esprits et son équilibre.
Il s’est remis debout. Les verres, la bouteille brisés faisaient des diamants sur le sol. Je l’entendais jurer à travers la fenêtre. Le journal s’envolait. Je l’avais lu ce matin. On y parlait d’une querelle vidée à la mitraillette dans les quartiers nord, ceux où je n’allais jamais, pas plus que lui, là, dehors, ahuri avec son guidon entre les mains, et son trop-plein d’alcool poussant des soupirs dans sa tête. On y parlait aussi, dans le journal, du monde qui se faisait sans nous, et c’était bien ainsi parce que le monde ne nous intéressait pas vraiment.
Il s’est stabilisé enfin sur son engin, et puis il est parti lentement le long du trottoir en poussant sur ses pieds sans pédaler, sans doute pour ne pas tomber. Je l’ai suivi des yeux, et puis je suis retournée dans ma cuisine.
Nous avions bien vieilli, lui sur son vélo, moi dans ma maison vide. Dire qu’il m’avait emmenée faire du pédalo jadis, quand nous étions enfants. Dire qu’il m’avait embrassée. Dire que je l’aimais toujours.

(contrainte : continuer un texte commençant par « Le troisième jour, il est sorti vers dix heures avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras. » En cours d’écriture, insérer les mots suivants, révélés peu à peu par le maître de cérémonie : bicyclette, plume, mitraillette, soupir, pédalo.)

J'ai été Melvil Dewey

J’ai été Melvil Dewey. Longtemps. Trop longtemps. Tous ces chiffres, ces indices, ces tables, ont fini par me fatiguer. J’ai changé.
J’ai été Ranganathan, et j’ai essayé, par d’autres moyens, de dompter les livres, de les ranger, de mettre entre eux et moi un peu d’espace. Cela n’a pas marché non plus. J’ai changé à nouveau.
J’ai été Jorge Luis Borges. Je me suis laissé déborder également, même si j’ai cru un moment amadouer les mots en les enfermant dans mes propres écrits. J’y ai laissé mes yeux. J’ai changé.

J’ai été aussi Gabriel Naudé, Charles Nodier, Georges Bataille, Roland Barthes, Anatole France, Goethe, Leibniz et même, et même, Mao Zedong. Rien n’y a fait. à chaque fois, les livres gagnaient, les livres me submergeaient.

J’ai été tous ceux-là, et bien d’autres, que j’ai oublié, que je n’ai été parfois que quelques heures, quelques minutes, quelques battements de coeur. J’ai été tous ceux-là, et puis aussi, à chaque fois, tous les livres qui me passaient dans les mains, tous les mots, toutes les histoires, tous les personnages, tout ceci dans moi parlant, bougeant, se battant, faisant l’amour, ne faisant rien, parlant, parlant, parlant sans cesse au point que je ne m’y retrouvais plus, mais plus du tout.

J’ai été tout cela, ces hommes se battant contre les livres et puis les livres eux-mêmes, cet énorme désordre, ce flux continuel de mots, jusqu’au moment où il n’y a plus eu la moindre place, le moindre atome libre, dedans ma tête.

Je me souviens de ce jour-là, où j’ai été soudain rempli. J’ai cru que j’allais exploser. Mais j’ai tenu. Je tiens toujours. Je suis assis depuis dessous un arbre, avec dans moi ces voix qui parlent, qui devisent entre elles, qui bruissent lentement comme Babel bruisse. Je tiens toujours. Je regarde les feuilles vertes, puis brunes, puis envolées. J’écoute d’une oreille distraite ce qui se dit dans moi. J’attends. J’attends. J’attends que vienne le silence, enfin le grand silence.

(contrainte : débuter son texte par « J’ai été Melvil Dewey… »
La liste des bibliothécaires est issue de wikipédia, article bibliothécaire.)

Déméningeur : tentative de définition

Déméningeur : n.m.

Objet usuel destiné à aspirer la matière cérébrale des enfants afin qu’ils demeurent sages.
Le déméningeur a existé sous diverses formes au cours du 20ème siècle (manuel, à vapeur, électrique puis finalement chimique). Bien que son usage ait été régulièrement contesté par diverses ligues bien-pensantes soutenant que les enfants avaient une âme, le déméningeur a traversé les années en faisant partie du trousseau de base de tout jeune couple. Il a disparu à la toute fin du siècle, remplacé par la télévision et les jeux vidéo qui, bien que remplissant la même fonction, enlèvent cependant aux parents le plaisir de participer à pleine main à l’éducation de leur progéniture.

(consigne : inventer et définirun mot disparu au 20ème siècle)

Je n'ai pas changé !

Je me suis croisé plusieurs fois avant de me reconnaître et c’est ça, après réflexion, qui m’a surpris le plus : me voir sans me reconnaître alors que, depuis le temps, je pensais tout savoir de moi.
Enfin, ça s’est passé comme ça : depuis quelques jours, j’avais repéré cet étudiant aux cheveux longs, à la silhouette improbable, qui traînait dans les rayons de littérature sans jamais en sortir le moindre ouvrage, qui traînait comme cela, la tête inclinée sur l’épaule, occupé qu’il était à déchiffrer les tranches des livres, et je m’étais demandé ce que c’était encore que cet animal-là.
Du coup, j’ai fait un peu plus attention au jeune homme, et j’ai vite compris que les livres, en fait, ne l’intéressaient pas. Après sa petite déambulation, il finissait donc immanquablement par s’affaler dans un fauteuil où il s’étalait de tout son long. Là, c’en était fini de lui, et il demeurait immobile, pensif, des heures durant.
Il a fini par m’énerver. J’ai toujours pensé que les bibliothèques ne sont pas faites pour les oisifs. Alors un jour, je suis sorti de derrière ma banque de prêt et j’ai marché d’un pas décidé vers le jeune désoeuvré. J’en faisais mon affaire. Il allait entendre parler du pays.
Je ne me suis reconnu qu’au moment où il a levé la tête. En fait, j’ai reconnu d’abord mes yeux, et puis le reste après. Ca m’a tellement surpris que j’en ai oublié ma phrase toute faite, celle que j’utilise d’habitude pour expulser les squatteurs : « Ce n’est pas un lieu public ici ».
Lui ne bougeait pas non plus, mais je ne sais pas s’il avait compris qui j’étais. Il y a eu un peu de temps entre nous, et puis j’ai tourné les talons, je suis retourné à ma chaise, j’ai refermé ma bouche restée ouverte.
Là-bas, dans son fauteuil, j’avais repris ma douce méditation. Finalement, j’étais resté le même.

(consigne : l’autre, le même : Borgès)

Sur le lino

On l’a trouvé comme ça, dans sa cuisine tellement moche, dessous sa table tellement moche, que j’ai repensé à ma grand-mère et à ses plats dont j’ai perdu les noms avec le temps, avec ce temps qui n’en finissait plus de s’écrouler autour, autour de moi debout dans cette cuisine, dans cet appartement dont nous venions de forcer la porte après avoir suivi la procédure décrite dans le manuel, page 30 et suivantes (prendre tout renseignement auprès du voisinage ; vérifier la présence ou l’absence de courrier dans la boîte aux lettres de la personne supposée en détresse ; frapper à la porte en annonçant à haute et intelligible voix « C’est les pompiers » ; finalement, forcer ladite porte). On l’a trouvé comme ça, couché sur le lino, où il attendait depuis quelques jours sans doute que quelqu’un, quelque part, s’aperçoive de son absence.

En entrant, j’ai vu tout de suite qu’il n’était pas mort parce que sa main, la gauche, bougeait lentement, m’a fait penser à un oiseau blessé.

Après, tout s’est enchaîné avec l’efficace logique qui était la nôtre, et nous avons fait ce que qu’il fallait faire, ce que nous avions appris à faire, page 175 et suivantes du manuel, lorsque cette situation se présentait (vérifier l’état de la personne ; agir en conséquence ; l’évacuer dans la mesure où son état le permet). Ça n’a évidemment pas traîné, mais je me souviens tout de même encore de lui, bien que nous avons enchaîné ce jour-là plusieurs interventions ; je me souviens toujours de lui, parce que sa cuisine était tellement moche que ça aurait pu être la mienne, et que ça aurait pu être moi, là, couché sur le lino.

(à partir d’une photographie)

Voici mon projet

Voici mon projet. Il faut se compter. Compter les pierres, les arbres, et ce bien peu de nous restant encore debout dans la poussière, elle du combat gardant l’émoi.

Voici nos armes que je dépose à même le sol pour que chacun choisisse. Voici du temps, pour voir de loin venir le dernier jour. Voici du sang, qui de la terre toute faim peut satisfaire. Voici des larmes, à garder pour la soif.

Tout cela est à vous, constituera le maigre paquetage que je vous offre depuis mon lit de bruyères sèches. Tout cela est à vous après avoir été ce que j’étais, ce que j’avais gardé des jours d’avant.

Et ce n’est rien, que de vous offrir tout, puisque de moi vous porterez la trace, l’espoir, le souvenir peut-être, dans la lente patience de tout ce que je tais.

(à partir de cet extrait de René Char : « Voici mon projet. Il faut se compter »)