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Les nuits sont des jours comme les autres (1)

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Cette fois, on est lancé.

Bien sûr, il nous faut toujours un peu de temps pour démarrer, accorder nos tempos, nos humeurs, nos envies.

Tous les soirs, avant d’entrer sur scène, je me demande : Et ce soir ? Est-ce qu’on va y arriver ? Est-ce que la grâce va nous toucher, ou est-ce qu’on aura déjà été effacé de l’esprit embrumés des clients, demain matin ? Est-ce qu’ils ne se rappelleront de leur soirée chez Oncle Paul que le repas gargantuesque qui a fait connaître le club – avant même les musiciens ? Est-ce qu’ils se rappelleront seulement qu’il y avait un orchestre de jazz, chez Oncle Paul ?

Toujours la même question, et toujours pas de réponse. Ce piano, je le connais par cœur maintenant, il m’est si docile que parfois, lorsque je termine la dernière note du dernier morceau, j’oublie que les touches ne sont pas vraiment mes doigts ; j’oublie de me lever pour saluer, comme les autres, avant de disparaître par la petite porte du fond. Je reste assis une fraction de seconde encore, hébété – et la lumière donne alors en plein sur elle.

Ce n’est pas une illusion visuelle, ce n’est pas parce que je suis épuisé par la soirée, par la tension du jeu, par la difficile réintégration d’un corps qui n’est plus seulement un piano. La lumière la caresse, glisse en cascadant sur sa robe noire, illumine l’auburn de sa chevelure retenue en arrière ; elle est la grâce.

Contrebasse et piano – on pourrait croire que la grâce est réservée au piano, plus noble. Mais pas avec elle ; quand je joue, quand elle joue, c’est elle qu’on regarde. Je sais que quand je rentrerai chez moi, mes doigts continueront longtemps à tricoter, imaginant la douceur des touches d’ivoire, cherchant la grâce ; encore et toujours.

1ère proposition :

Ce soir, j’ai pris ma décision : j’irai lui parler.

2ème proposition :

Mon problème, c’est d’être un rêveur, on me l’a toujours dit. Mais je crois que la réalité a fini par me rattraper. J’ai vu passer Fred, tout à l’heure ; il avait l’air soucieux.

3ème proposition :

Il arrive un moment où l’excès de beauté, de pureté, de grâce – appelez ça comme vous voulez – devient insupportable. Il faut trouver une solution ; une solution définitive.

Histoire d'amour… à St Macloud

Véronique avait trop chaud ; c’était obligé aussi, avec ce manteau en polyester doublé de laine. Les employés de St Macloud passaient près d’elle d’un air indifférent. Pourtant, elle savait bien que si elle ouvrait son manteau, il y en aurait eu, des accidents de chariot ! Les hommes, mâchoires pendantes, se seraient rentrés dedans ou seraient allés se fracasser contre les grands piliers soutenant la salle du dépôt de St Macloud. Parce que, sous ce manteau, Véronique était nue. A poil, comme aurait dit Paul. Oui, mais en attendant, Paul n’arrivait pas, et Véronique avait trop chaud avec son manteau.
C’était Paul qui avait voulu qu’elle vienne à ce rendez-vous habillée de cette manière – ou déshabillée, c’était selon. Il disait qu’il était curieux, voilà tout.
Véronique avait 22 ans, et son corps, elle en était fière. Elle aurait marché nue sur une poutre suspendue dans le vide, si Paul le lui avait demandé. Fallait-il qu’elle l’aime, son Paul !
Elle disait que le temps ne faisait rien à l’affaire, ses 22 ans contre ses 74 ans à lui, mais au fond d’elle-même, elle savait bien que ce n’était pas vrai. Elle était jeune, si jeune, et sotte face à lui !
Et lui qui n’arrivait toujours pas ! Peut-être qu’il avait été retenu par un coup de fil, peut-être qu’il avait croisé un ami, peut-être qu’il avait trouvé un autre modèle, une fille splendide dont il était tombé amoureux au premier regard. Peut-être…
Le téléphone qui sonna, dans la poche de son manteau, fit sursauter Véronique. C’était la sœur de Paul.
_ Véro… Il y a eu un problème. Je suis désolée…
Avant même que la sœur de Paul ait fini de parler, Véronique se mit à pleurer.

Histoire d’amour : contraintes suivantes : âge (22 ; 74) ; lieu (magasin St Macloud) ; événement (rendez-vous manqué) ; caractère (bravache ; curieux) ; joker : à poil.

Cryptoclick

Le 3e jour, il est sorti vers 10h, avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras.
Nous, on était toujours en planque dans une voiture pourrie, Rico butait sur ses mots croisés, et moi, je me demandais comment Emma allait réagir quand je lui dirais que j’avais encore perdu au jeu.
_ Bleu, et ça tourne, a dit Rico en plissant les yeux. Qu’est-ce que ça peut être, pour toi ?
Moi, les mots croisés, ça me gonfle, j’en fais jamais. Alors pour avoir la paix, j’ai dit :
_ Bicyclette.
_ Ah ouais, ça marche.
Sans compter qu’Emma avait prévu de s’acheter une robe pour le mariage de son frère ; elle m’en parlait sans arrêt de cette robe, mais avec quel argent est-ce qu’elle allait pouvoir l’acheter, maintenant ?
_ Tu verras, je la trouverais en un rien de temps, cette robe, m’avait-elle dit la veille. J’ai déjà le chapeau, alors…
Le chapeau en question, c’était une chose étrange, comme un tube qui aurait eu l’idée de se finir en plume violette ; moche, quoi. Mais bon, je tenais à ma tranquillité, alors la dernière chose que je lui dirais, c’était ce que j’en pensais, de son chapeau.
Mais la robe, il n’y avait pas moyen qu’elle se l’achète maintenant ; quel idiot j’avais été d’aller jouer chez Rico, au déjeuner ; je le savais pourtant, qu’il me plumait toujours. Mais c’était son anniversaire, et ça ne se refuse pas, de jouer avec un pote. Il faut bien s’amuser de temps en temps. Surtout quand on est coincé des heures dans une caisse pourrie.
Ce qui nous ramenait à notre gusse, dehors, qui lui aussi devait aller rejoindre un ami parce qu’il avait deux verres à la main. Quoique, une bouteille d’eau, c’est pas vraiment un cadeau.
_ Le bas du guidon permet de naviguer, a dit encore Rico.
Ça finissait toujours comme ça : c’était moi qui lui finissais sa grille. Il a eu le temps de se tourner vers moi, genre celle-là tu la trouveras jamais, avant que je repère que le gars dehors avait jeté son journal par terre. Et ça, si c’était pas un signal…
Les vitres ont explosé. Et merde, ai-je pensé en plongeant sous le siège, le coco nous avait repéré. La rafale a cessé presque aussitôt ; j’ai attendu un instant avant d’ouvrir la portière, toujours penché vers l’avant. La portière avait morflé ; ils y étaient allés à la mitraillette, les salauds.
Je n’ai pas entendu la portière de Rico s’ouvrir et c’était mauvais signe. A l’abri d’une poubelle, j’ai jeté un coup d’œil à notre caisse. Rico s’était affaissé contre le dossier ; il avait rendu le dernier soupir.
Dommage ; j’avais trouvé le mot qui lui manquait : c’était pédalo.

(Contrainte : début imposé : « Le 3e jour, il est sorti vers 10h, avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras » ; puis introduction obligatoire des mots : bicyclette, plume, mitraillette, soupir, et pédalo (on ne sait pas quel sera le prochain mot obligatoire)

Improvisation rimée

Elle est finie la belle époque des défis
Les messieurs vêtus de noir, très pâles
Qui à l’aube bien souvent vidaient et leur querelle,
Et leurs entrailles,
Dans les bois pour l’amour d’une belle.

Elle est finie la belle époque des duels,
Epées et pistolettes régnaient en cruelles maîtresses
Et l’habileté seule départageait la querelle,
Quand un mot qu’on prenait mal valait une balle traîtresse.

Elle est finie la belle époque des attaques,
Et ces mots de malandrins, spadassins et autres Apaches,
Ne sont plus aujourd’hui que des mots mort-vivants,
Que l’on prononce en songeant comme était beau l’avant.

Elle est finie la belle époque des coutelas,
Dagues, poignards, cimeterres et autres arbalètes,
Relégués depuis lors dans les profondes oubliettes.
La modernité s’appelle tronçonneuse, P.38 et machette,
Et la mort qui nous prend n’a plus même le goût de la fête.

Mode d'emploi : le tire-bouchon

Précautions d’emploi : à ne pas utiliser sur l’enfant de moins de quinze ans, peut provoquer des lésions cutanées graves surtout quand l’usage du tire-bouchon est associé à un état d’ébriété avancé.
Ne peut sous peine d’amende servir de : cale-livres ; repose-pied ; casse-noisettes ou casse-bonbons (à l’exception d’un usage privé à destination de sa belle-mère, seule exception légalement reconnue).

Préconisation d’utilisation : peut servir à nouer un lien social. Sous le prétexte d’une absence de tire-bouchon, on peut alors rencontrer un ou des voisin(s). La compagnie produisant les tire-bouchons ne peut toutefois être tenue pour responsable des conséquences indésirables produites par un tel lien social :
– mal de crâne résultant d’une cuite prise entre voisins
– grossesse inattendue (même cause que supra)
Egalement, s’utilise très agréablement sur un Pouilly Fuissé 92, particulièrement lorsque celui-ci est accompagné d’un repas aux chandelles ad hoc.
Attention toutefois, un repas particulièrement réussi (ou une cuite comme indiqué supra) peut provoquer la naissance d’une nichée de petits tire-bouchons appelés décapsuleurs et qui en général sont l’apanage des enfants de moins de quinze ans, lesquels s’en servent pour ouvrir toutes sortes de bouteilles contenant sodas et autres bières.
S’utilise librement dans tous les autres cas.

Image

Ce que cette femme s’apprête à faire, elle seule peut nous l’expliquer. Nous, nous ne pouvons qu’essayer de deviner. Deviner pourquoi elle tient ce morceau de bois comme s’il s’agissait d’un stylet, un stylet dirigé vers le centre de sa main. Comme s’il s’agissait du centre de son corps, de son souffle vital.
Sa concentration est si intense qu’elle ne peut nous laisser de doute : il est question de vie et de mort. Tout, ou rien, telle est cette femme.
Les raisons de son geste ne regardent qu’elle. Dette d’honneur, sacrifice, vengeance – tout se tient. La question n’est pas de savoir pourquoi, ou si elle passera à l’acte, mais quand. Quand elle aura surmonté les ultimes doutes qui entravent sa route de lumière, sa route de mort.
L’arme qu’elle tient ressemble à une plume primitive, et ça n’en est que plus troublant. Ce n’est pas le début d’une histoire qu’elle s’apprête à écrire, c’est un trait de mort qui attend d’être tracé. Ce stylet qui va s’enfoncer dans sa main sera teinté de rouge.
Rien ne laissait prévoir un tel absolu : cette femme n’est pas désordonnée, ses kimonos sont d’une sobriété traditionnelle, son maquillage aussi, à peine esquissé. Seuls quelques cheveux d’un noir de jais, d’un noir d’encre, s’échappent déjà, préfigurant le chemin que suivra bientôt son âme.
Elle est là, qui tient ce stylet, et déjà elle est ailleurs ; dans cet espace vide et glorieux qu’elle appelle de toute sa féroce concentration, de toute sa beauté figée. Elle est seule, terriblement seule et pourtant, pour en arriver là, elle a dû se heurter à d’autres. Elle a dû vouloir affirmer sa volonté, ou bien, ce qui est presque plus probable, elle a dû vouloir obéir, et affirmer son absence de volonté, elle a dû vouloir s’anéantir. Ce sont les autres qui l’ont empêchée de s’accomplir, qui l’ont conduite là où elle en est. Ce sont les autres qui la retiennent encore ; mais pour si peu de temps encore…Le temps d’une autre respiration, d’un nouveau battement de cœur, et elle en aura fini.

Exercice : Partir d’une image (film La Femme de Seizaku, Masumura Yasuzo, image disponible sur le site : http://www.allocine.fr/film/galerie_gen_cfilm=57434&filtre=&cmediafichier=18382600.html

Hanter la coquette

Hanter la coquette : un rêve de petit-maître

Au siècle du bel esprit, la compétition fait rage.
À ma droite, la coquette,
Reine des salons, souveraine du bon ton,
À ma gauche, le petit-maître, tout de falbalas vêtu,
Courant ça et l� telle une âme éperdue,
Pour vanter le contour de son mollet tendu.
La première pose, et joue, s’éventant comme d’autres respirent,
Le second s’affaire et s’inquiète, et cherche partout la coquette,
Sa rivale éternelle, éternellement distraite ;
Qu’elle ait changé de mouche, repoudré sa joue,
Pire encore, trouvé un nouveau tailleur,
C’est le monde tout entier de notre savant ès bonnets
Qui s’effondre en pleurs.
Il lui faudra parer, et se fendre, et le coup porter,
Pour, � tout jamais, de la coquette le rêve briser.

« Un jour, j’étais âgée déjà , dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. »
_ Tu es perdue ?
J’ai regardé par terre. Je ne savais pas quoi dire.
_ Ça fait une heure que tu es là , sans bouger. Où sont tes parents ?
J’ai regardé à droite, à gauche.
_ Tu sais au moins comment tu t’appelles, non ?
À sa voix, on sentait qu’il se lassait.
J’ai encore regardé à droite, et puis j’ai relevé les yeux, et je l’ai regardé. Une seconde, deux.
J’ai dit :
_ Maman m’a dit d’attendre ici.
_ Ça fait combien de temps que tu l’attends ?
_ Je ne sais pas. Beaucoup.
J’ai soulevé la cordelette que je portais autour du cou pour jouer avec la clé.
_ C’est la clé de chez toi ?
J’ai baissé la tête, très vite. Il a hésité. J’ai relevé les yeux à nouveau. Il était grand, très chauve, et ses yeux étaient bleus. Comme les miens.
_ Bon, je te raccompagne.
Il disait ça comme s’il était fatigué ; il regrettait peut-être de s’être approché.
On a quitté le hall de l’hôtel, il faisait très chaud dehors. Mes souliers vernis soulevaient de la poussière. Il avait mis des lunettes à verres teintés ; il avait l’air à l’aise.
On a marché, j’ai tourné le coin d’une rue, d’une autre. Il a dit :
_ C’est encore loin ?
J’ai tendu la main :
_ LÃ -bas.
Je me suis retournée vers lui et je lui ai pris la main, en le regardant encore. Ma main était brûlante.
Il a continué à marcher, et enfin, on est entré dans la cour. Il n’y avait personne dans la rue, et personne dans la cour. J’ai monté l’escalier en courant ; il m’a suivi plus lentement, j’ai mis la clé dans la serrure, j’ai ouvert et j’ai dit :
_ Maman ! Je suis de retour !
Il a encore monté deux marches, puis il a dit :
_ Je croyais que tu attendais ta mère ?
Je me suis poussée. Celui qui attendait dans l’appartement est sorti, il a pointé son arme sur l’homme :
_ Pan !
L’homme s’est accroché à la rampe, et il est tombé, ses yeux bleus grand ouvert.
Celui qui tenait l’arme s’est tourné vers moi et m’a dit :
_ C’était bien, que tu aies les yeux de sa fille.

« Un jour, j’étais âgée déjà , dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. » Première phrase de L’Amant, Marguerite Duras.