Archives de catégorie : Electrons libres

Crypto-slip : essai de définition raisonnée

Le crypto-slip est, à l’origine, une savoureuse erreur de traduction, commise par des éditeurs de bandes dessinées des îles Samoa, en 1957.

Lors des premières parutions du comics Superman dans ce sympathique archipel, les traducteurs locaux, peu au fait de la science-fiction américaine, eurent tendance à retranscrire un peu trop littéralement certains dialogues – notamment ceux impliquant le terme Kryptonite. « Nite » signifiant « culotte » en maori, et Superman paraissant toujours engoncé dans des collants trop petits, certaines bulles se retrouvèrent, par exemple, affublées des dialogues suivants :

« Ah, Loïs ! Ce crypto-slip est ma faiblesse. Je sens qu’il m’enlève toute ma puissance. Mais rassurez-vous, je serai à la hauteur. Je ne mollirai pas ! »

Ce qui explique le classement de ces ouvrages au rayon pornographie, jusqu’à la découverte de l’erreur, en 1969 seulement.

P.S. Ce modeste texte est dédié à Julien B. « Julien, tu nous as quittés trop tôt, trop jeune, trop blond. Nous ne t’oublierons pas. »
P.P.S. Superman, Kryptonite, Nike et Boursin sont des marques déposées de la World Company. Et tout ce qui est dit dans ce post est faux (îles Samoa, je vous aime !), sauf certaines phrases, notamment celles concernant Julien B.

J'ai été Melvil Dewey

J’ai été Melvil Dewey. Longtemps. Trop longtemps. Tous ces chiffres, ces indices, ces tables, ont fini par me fatiguer. J’ai changé.
J’ai été Ranganathan, et j’ai essayé, par d’autres moyens, de dompter les livres, de les ranger, de mettre entre eux et moi un peu d’espace. Cela n’a pas marché non plus. J’ai changé à nouveau.
J’ai été Jorge Luis Borges. Je me suis laissé déborder également, même si j’ai cru un moment amadouer les mots en les enfermant dans mes propres écrits. J’y ai laissé mes yeux. J’ai changé.

J’ai été aussi Gabriel Naudé, Charles Nodier, Georges Bataille, Roland Barthes, Anatole France, Goethe, Leibniz et même, et même, Mao Zedong. Rien n’y a fait. à chaque fois, les livres gagnaient, les livres me submergeaient.

J’ai été tous ceux-là, et bien d’autres, que j’ai oublié, que je n’ai été parfois que quelques heures, quelques minutes, quelques battements de coeur. J’ai été tous ceux-là, et puis aussi, à chaque fois, tous les livres qui me passaient dans les mains, tous les mots, toutes les histoires, tous les personnages, tout ceci dans moi parlant, bougeant, se battant, faisant l’amour, ne faisant rien, parlant, parlant, parlant sans cesse au point que je ne m’y retrouvais plus, mais plus du tout.

J’ai été tout cela, ces hommes se battant contre les livres et puis les livres eux-mêmes, cet énorme désordre, ce flux continuel de mots, jusqu’au moment où il n’y a plus eu la moindre place, le moindre atome libre, dedans ma tête.

Je me souviens de ce jour-là, où j’ai été soudain rempli. J’ai cru que j’allais exploser. Mais j’ai tenu. Je tiens toujours. Je suis assis depuis dessous un arbre, avec dans moi ces voix qui parlent, qui devisent entre elles, qui bruissent lentement comme Babel bruisse. Je tiens toujours. Je regarde les feuilles vertes, puis brunes, puis envolées. J’écoute d’une oreille distraite ce qui se dit dans moi. J’attends. J’attends. J’attends que vienne le silence, enfin le grand silence.

(contrainte : débuter son texte par « J’ai été Melvil Dewey… »
La liste des bibliothécaires est issue de wikipédia, article bibliothécaire.)

Je n'ai pas changé !

Je me suis croisé plusieurs fois avant de me reconnaître et c’est ça, après réflexion, qui m’a surpris le plus : me voir sans me reconnaître alors que, depuis le temps, je pensais tout savoir de moi.
Enfin, ça s’est passé comme ça : depuis quelques jours, j’avais repéré cet étudiant aux cheveux longs, à la silhouette improbable, qui traînait dans les rayons de littérature sans jamais en sortir le moindre ouvrage, qui traînait comme cela, la tête inclinée sur l’épaule, occupé qu’il était à déchiffrer les tranches des livres, et je m’étais demandé ce que c’était encore que cet animal-là.
Du coup, j’ai fait un peu plus attention au jeune homme, et j’ai vite compris que les livres, en fait, ne l’intéressaient pas. Après sa petite déambulation, il finissait donc immanquablement par s’affaler dans un fauteuil où il s’étalait de tout son long. Là, c’en était fini de lui, et il demeurait immobile, pensif, des heures durant.
Il a fini par m’énerver. J’ai toujours pensé que les bibliothèques ne sont pas faites pour les oisifs. Alors un jour, je suis sorti de derrière ma banque de prêt et j’ai marché d’un pas décidé vers le jeune désoeuvré. J’en faisais mon affaire. Il allait entendre parler du pays.
Je ne me suis reconnu qu’au moment où il a levé la tête. En fait, j’ai reconnu d’abord mes yeux, et puis le reste après. Ca m’a tellement surpris que j’en ai oublié ma phrase toute faite, celle que j’utilise d’habitude pour expulser les squatteurs : « Ce n’est pas un lieu public ici ».
Lui ne bougeait pas non plus, mais je ne sais pas s’il avait compris qui j’étais. Il y a eu un peu de temps entre nous, et puis j’ai tourné les talons, je suis retourné à ma chaise, j’ai refermé ma bouche restée ouverte.
Là-bas, dans son fauteuil, j’avais repris ma douce méditation. Finalement, j’étais resté le même.

(consigne : l’autre, le même : Borgès)

Résponse à l'endroit du Sieur bourrion, avec escompte et privilège de sa majesté, le roi des Elels

Jamais ne paya l’assrogance
c’est là bien arme de vilain
Froisdûre glaciale et prestance
voilà ci je respond au malin

est ce tant le prix de suffisance
que de glaner de si basse main
gloire sans prix de l’abondance
de l’esprit vif et mâtin

si de ma main vit mon engeance
de mon coeur vous n’aurez rien
Froisdûre glaciale et prestance
voilà ci je respond au malin »


Comte des Brotteaux, chevalier de la coquette, sur ordre du roi

Eloge funèbre du Sieur Bourrion

Il parlait bien, il portait beau
Pingouin était son animal
Plus qu’un blason, mieux qu’un héros
l’été le voyait en sandales

Estrangement un jour ne se leva
Drôlerie étant chez lui état normal
dès lors à tous humour manqua
A tous les drôles sa mort fit mal

Qui n’a point eu vent du Sieur Bourrion
N’ a pas encore rompu avec le mal
Il portait bien, il parlait bon
Pingouin était son animal

(consigne : écrire un éloge funèbre drôle)

Avec ou sans barbe…

« Avec ou sans barbe », m’a-t-il demandé, et je n’ai pas compris la question, je n’ai pas compris que nous parlions du portrait qui s’esquissait lentement sous la mine de son crayon, là, dans le bruit de cet endroit dont je n’aurais jamais pensé que j’y mettrais les pieds un jour.
« Avec ou sans barbe », a-t-il répété calmement comme s’il avait senti que j’étais juste au bord des larmes, au bord des cris, et qu’il essayait de ne pas me brusquer cependant que je regardais dans son dos l’horloge marquant le pas, les uniformes qui passaient, les visages, les gens dont certains, peut-être, me regardaient en se demandant ce que je faisais avec eux, à leurs côtés, dans ce lieu qu’eux, manifestement, connaissaient pour la plupart par coeur, fréquentaient très régulièrement.
« Avec ou sans barbe », a-t-il dit une fois encore en posant son crayon sur le papier, et sa main sur ma main qui triturait, sur le bureau tout gris, tout poussiéreux, le gobelet d’amer café qu’une jeune femme avait apporté à mon arrivée.
« Sans », ai-je répondu, et il m’a souri, et il est retourné à son dessin, à ses petits traits précis, pressés, sans s’apercevoir que j’avais commencé à pleurer, là, doucement, alors que l’on me demandait de décrire l’homme à peine entrevu, à peine deviné, qui venait juste de me tuer.

(contexte : « Avec ou sans barbe » sans autre commentaire)

J'ai bien connu Mozart

J’ai bien connu Mozart. Enfin, quand je dis Mozart, je ne parle pas du musicien, celui d’avant, celui dont j’ai trouvé les disques à Auchan, non, je parle de l’autre, Mozart, le nôtre, le pochtron du PMU d’en bas qu’on appelait comme ça parce qu’il disait toujours qu’il était arrivé dans le quartier par hasard, et parce qu’avec ses dents pourries, nous, on entendait Mozart, ce qui fit qu’on a mis longtemps à comprendre qu’il n’était pas mélomane, qu’il n’était pas arrivé dans le quartier par Mozart , ce qui nous étonnait aussi, mais qu’il s’était juste laissé porter par sa vie, laquelle, si j’en crois les cuites qu’il tenait chaque soir, n’avait pas été des plus drôles, enfin, pas jusqu’à ce qu’il tombe dans la bouteille.

Parce que depuis, tout était rose pour lui et même, et même l’éléphant qu’il voyait au fond de l’arrière-salle, tous les soirs, éléphant dont nous ne parvenions pas à lui faire comprendre qu’en fait, il s’agissait juste de Nadine, la grosse Nadine qui, elle, ne descendait qu’un verre par jour, très lentement, tout doucement, en attendant on ne savait quoi, on ne savait qui, dans l’énorme bruit que nous faisions à nous mettre par terre à grands renforts de bières, de vins, de choses dont j’ai perdu les noms comme Mozart, maintenant, ses dents.