Archives de catégorie : Sur des images

Ces textes ont été inspirés par des images que nous ne pouvons montrer sur le site (et les droits alors !!??….)

Sur le lino

On l’a trouvé comme ça, dans sa cuisine tellement moche, dessous sa table tellement moche, que j’ai repensé à ma grand-mère et à ses plats dont j’ai perdu les noms avec le temps, avec ce temps qui n’en finissait plus de s’écrouler autour, autour de moi debout dans cette cuisine, dans cet appartement dont nous venions de forcer la porte après avoir suivi la procédure décrite dans le manuel, page 30 et suivantes (prendre tout renseignement auprès du voisinage ; vérifier la présence ou l’absence de courrier dans la boîte aux lettres de la personne supposée en détresse ; frapper à la porte en annonçant à haute et intelligible voix « C’est les pompiers » ; finalement, forcer ladite porte). On l’a trouvé comme ça, couché sur le lino, où il attendait depuis quelques jours sans doute que quelqu’un, quelque part, s’aperçoive de son absence.

En entrant, j’ai vu tout de suite qu’il n’était pas mort parce que sa main, la gauche, bougeait lentement, m’a fait penser à un oiseau blessé.

Après, tout s’est enchaîné avec l’efficace logique qui était la nôtre, et nous avons fait ce que qu’il fallait faire, ce que nous avions appris à faire, page 175 et suivantes du manuel, lorsque cette situation se présentait (vérifier l’état de la personne ; agir en conséquence ; l’évacuer dans la mesure où son état le permet). Ça n’a évidemment pas traîné, mais je me souviens tout de même encore de lui, bien que nous avons enchaîné ce jour-là plusieurs interventions ; je me souviens toujours de lui, parce que sa cuisine était tellement moche que ça aurait pu être la mienne, et que ça aurait pu être moi, là, couché sur le lino.

(à partir d’une photographie)

Dire une belle connerie…

(d’après une image)

Après mûre réflexion, je m’apprêtais à dire la plus belle connerie de ma vie. Alors qu’elle était là à me photographier dans la tendresse de son amour, j’allais lui proposer d’habiter en ville.

Nous tournions en rond dans cette maison de campagne avec son potager et son verger. Nous l’avions retapé et fabriqué de nos petites mains tous les meubles.

Nous venions de faire l’amour dans ce grand lit à baldaquin qui est juste devant mes yeux. Seul meuble acheté à la brocante du village. Nous vivions en autarcie avec ce bonheur niais qui illuminait mon visage à ce moment précis du déclic.

Mais je n’en pouvais plus, j’étouffais englué dans cette mélasse tranquille et béate. Je me rendais compte, comme le dit si bien J-P Belmondo, que la campagne m’emmerde. Le silence m’ennuie. J’ai diablement besoin du rock’n roll de la ville, du brouhaha des voitures et de l’effervescence des rues sans parler des bars enfumés.

Alors je lui ai dit. Sans discuter, elle m’a suivi et la semaine dernière elle s’est jetée sous un train. En regardant cette photo extraite de ses archives, je déteste mon air si satisfait et si sûr de moi.

Image

Ce que cette femme s’apprête à faire, elle seule peut nous l’expliquer. Nous, nous ne pouvons qu’essayer de deviner. Deviner pourquoi elle tient ce morceau de bois comme s’il s’agissait d’un stylet, un stylet dirigé vers le centre de sa main. Comme s’il s’agissait du centre de son corps, de son souffle vital.
Sa concentration est si intense qu’elle ne peut nous laisser de doute : il est question de vie et de mort. Tout, ou rien, telle est cette femme.
Les raisons de son geste ne regardent qu’elle. Dette d’honneur, sacrifice, vengeance – tout se tient. La question n’est pas de savoir pourquoi, ou si elle passera à l’acte, mais quand. Quand elle aura surmonté les ultimes doutes qui entravent sa route de lumière, sa route de mort.
L’arme qu’elle tient ressemble à une plume primitive, et ça n’en est que plus troublant. Ce n’est pas le début d’une histoire qu’elle s’apprête à écrire, c’est un trait de mort qui attend d’être tracé. Ce stylet qui va s’enfoncer dans sa main sera teinté de rouge.
Rien ne laissait prévoir un tel absolu : cette femme n’est pas désordonnée, ses kimonos sont d’une sobriété traditionnelle, son maquillage aussi, à peine esquissé. Seuls quelques cheveux d’un noir de jais, d’un noir d’encre, s’échappent déjà, préfigurant le chemin que suivra bientôt son âme.
Elle est là, qui tient ce stylet, et déjà elle est ailleurs ; dans cet espace vide et glorieux qu’elle appelle de toute sa féroce concentration, de toute sa beauté figée. Elle est seule, terriblement seule et pourtant, pour en arriver là, elle a dû se heurter à d’autres. Elle a dû vouloir affirmer sa volonté, ou bien, ce qui est presque plus probable, elle a dû vouloir obéir, et affirmer son absence de volonté, elle a dû vouloir s’anéantir. Ce sont les autres qui l’ont empêchée de s’accomplir, qui l’ont conduite là où elle en est. Ce sont les autres qui la retiennent encore ; mais pour si peu de temps encore…Le temps d’une autre respiration, d’un nouveau battement de cœur, et elle en aura fini.

Exercice : Partir d’une image (film La Femme de Seizaku, Masumura Yasuzo, image disponible sur le site : http://www.allocine.fr/film/galerie_gen_cfilm=57434&filtre=&cmediafichier=18382600.html

Tirer la langue.

09 mai 2006

Alors il m’a demandé de tirer ma langue, et je l’ai fait, j’ai fait cela, tirer ma langue, tirer la langue au médecin, à lui, là , dans ce cabinet qui sentait l’éther et puis aussi, déjà , la mort, ma mort, celle que je ressentais dedans, dans le dedans de moi qui grossissait, grossissait autant que le silence qui retomberait après, après que l’on m’aurait laissé là , dedans la terre, cette terre à laquelle je pensais avec la langue tirée telle celle que tiraient les boeufs après que nous les avions abattus d’un coup de merlin, d’un seul, juste au milieu du front, à cette place un peu plate, chaude, où je posais ma main avant, avant que s’abatte le merlin ; telle celle que tiraient les boeufs lorsqu’ils tombaient d’un coup comme des marionnettes énormes dont on (mais qui ?) aurait coupé les fils ; lorsqu’ils tombaient alors que le cri d’effort sourd, lourd, du boucher, n’avait pas encore cessé de résonner dans la cour carrée de la ferme où nous nous tenions, et moi avec, et moi enfant, pour voir mourir la bête.

Sur un dessin d'Alberto Giacometti…

Elle à peine esquissée
dans son silence
veille
sur l’éternelle attente,
celle des mendiants.

Rouge elle s’éveille
dans l’ombre
pareille
à ton regard,
celui des mains.

Et tu n’es rien
qui la dessine
de poudre et d’os,
de pâles fusains.

Et tu n’es rien
qui la devine
de poudre et d’os,
de pâles demains.