Le troisième jour… elle l'attendait

« Le troisième jour, il est sorti vers dix heures avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras ». Elle l’attendait sous le pommier avec son sombrero décoré de fruits exotiques. Sa pose sensuelle le troubla à nouveau. Il s’arrêta et la contempla.

Ils restèrent un moment à boire gorgées par gorgées, bulles après bulles, l’eau fraîche de la bouteille. Il n’ouvrit pas son journal. Il y avait cette bicyclette rouillée qui trônait dans un recoin du jardin. Non, ils ne pourraient pas se ballader. Plus il la regardait, plus il la désirait. L’instant d’une rêverie, il s’imaginait plume frôlant, glissant et se posant à des endroits choisis de son corps. Elle se leva pour s’asperger d’eau dans le bassin à nénuphars. Quelques éclaboussures dégoulinèrent sur sa poitrine.

Elle rompit le silence en évoquant l’anniversaire de sa mère. Sa voix brisa sa langueur et l’incarna en femme pratique, rêche. Elle évoqua un a un tous les détails d’organisation sans omettre la liste des invités. Elle semblait plus fuyante derrière son débit de mitraillette. Il percevait même l’agacement et une pointe de violence dans cette volonté paranoïaque de maîtriser le réel. Elle avait peur que quelque chose lui échappe. Après une pause, elle lâcha un soupir qui la métamorphosa en femme fragile qui, soudain, doute. Il se leva pour la prendre dans ses bras. Elle hésitait à se laisser aller. Son corps restait crispé. Il l’embrassa dans le cou. Il dit avec douceur qu’elle devrait confier cela à ses soeurs, qu’elle avait besoin de se reposer, qu’elle devait oublier ce qui s’était passé. Elle pleura doucement. Elle dit que l’image du pédalo le hante. Il voulu l’embrasser mais il se dit que c’était trop tôt. Leur histoire ne faisait que commencer.

(contrainte : continuer un texte commençant par « Le troisième jour, il est sorti vers dix heures avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras. » En cours d’écriture, insérer les mots suivants, révélés peu à peu par le maître de cérémonie : bicyclette, plume, anniversaire, mitraillette, soupir, pédalo.)

Histoire d'amour… à St Macloud

Véronique avait trop chaud ; c’était obligé aussi, avec ce manteau en polyester doublé de laine. Les employés de St Macloud passaient près d’elle d’un air indifférent. Pourtant, elle savait bien que si elle ouvrait son manteau, il y en aurait eu, des accidents de chariot ! Les hommes, mâchoires pendantes, se seraient rentrés dedans ou seraient allés se fracasser contre les grands piliers soutenant la salle du dépôt de St Macloud. Parce que, sous ce manteau, Véronique était nue. A poil, comme aurait dit Paul. Oui, mais en attendant, Paul n’arrivait pas, et Véronique avait trop chaud avec son manteau.
C’était Paul qui avait voulu qu’elle vienne à ce rendez-vous habillée de cette manière – ou déshabillée, c’était selon. Il disait qu’il était curieux, voilà tout.
Véronique avait 22 ans, et son corps, elle en était fière. Elle aurait marché nue sur une poutre suspendue dans le vide, si Paul le lui avait demandé. Fallait-il qu’elle l’aime, son Paul !
Elle disait que le temps ne faisait rien à l’affaire, ses 22 ans contre ses 74 ans à lui, mais au fond d’elle-même, elle savait bien que ce n’était pas vrai. Elle était jeune, si jeune, et sotte face à lui !
Et lui qui n’arrivait toujours pas ! Peut-être qu’il avait été retenu par un coup de fil, peut-être qu’il avait croisé un ami, peut-être qu’il avait trouvé un autre modèle, une fille splendide dont il était tombé amoureux au premier regard. Peut-être…
Le téléphone qui sonna, dans la poche de son manteau, fit sursauter Véronique. C’était la sœur de Paul.
_ Véro… Il y a eu un problème. Je suis désolée…
Avant même que la sœur de Paul ait fini de parler, Véronique se mit à pleurer.

Histoire d’amour : contraintes suivantes : âge (22 ; 74) ; lieu (magasin St Macloud) ; événement (rendez-vous manqué) ; caractère (bravache ; curieux) ; joker : à poil.

Cryptoclick

Le 3e jour, il est sorti vers 10h, avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras.
Nous, on était toujours en planque dans une voiture pourrie, Rico butait sur ses mots croisés, et moi, je me demandais comment Emma allait réagir quand je lui dirais que j’avais encore perdu au jeu.
_ Bleu, et ça tourne, a dit Rico en plissant les yeux. Qu’est-ce que ça peut être, pour toi ?
Moi, les mots croisés, ça me gonfle, j’en fais jamais. Alors pour avoir la paix, j’ai dit :
_ Bicyclette.
_ Ah ouais, ça marche.
Sans compter qu’Emma avait prévu de s’acheter une robe pour le mariage de son frère ; elle m’en parlait sans arrêt de cette robe, mais avec quel argent est-ce qu’elle allait pouvoir l’acheter, maintenant ?
_ Tu verras, je la trouverais en un rien de temps, cette robe, m’avait-elle dit la veille. J’ai déjà le chapeau, alors…
Le chapeau en question, c’était une chose étrange, comme un tube qui aurait eu l’idée de se finir en plume violette ; moche, quoi. Mais bon, je tenais à ma tranquillité, alors la dernière chose que je lui dirais, c’était ce que j’en pensais, de son chapeau.
Mais la robe, il n’y avait pas moyen qu’elle se l’achète maintenant ; quel idiot j’avais été d’aller jouer chez Rico, au déjeuner ; je le savais pourtant, qu’il me plumait toujours. Mais c’était son anniversaire, et ça ne se refuse pas, de jouer avec un pote. Il faut bien s’amuser de temps en temps. Surtout quand on est coincé des heures dans une caisse pourrie.
Ce qui nous ramenait à notre gusse, dehors, qui lui aussi devait aller rejoindre un ami parce qu’il avait deux verres à la main. Quoique, une bouteille d’eau, c’est pas vraiment un cadeau.
_ Le bas du guidon permet de naviguer, a dit encore Rico.
Ça finissait toujours comme ça : c’était moi qui lui finissais sa grille. Il a eu le temps de se tourner vers moi, genre celle-là tu la trouveras jamais, avant que je repère que le gars dehors avait jeté son journal par terre. Et ça, si c’était pas un signal…
Les vitres ont explosé. Et merde, ai-je pensé en plongeant sous le siège, le coco nous avait repéré. La rafale a cessé presque aussitôt ; j’ai attendu un instant avant d’ouvrir la portière, toujours penché vers l’avant. La portière avait morflé ; ils y étaient allés à la mitraillette, les salauds.
Je n’ai pas entendu la portière de Rico s’ouvrir et c’était mauvais signe. A l’abri d’une poubelle, j’ai jeté un coup d’œil à notre caisse. Rico s’était affaissé contre le dossier ; il avait rendu le dernier soupir.
Dommage ; j’avais trouvé le mot qui lui manquait : c’était pédalo.

(Contrainte : début imposé : « Le 3e jour, il est sorti vers 10h, avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras » ; puis introduction obligatoire des mots : bicyclette, plume, mitraillette, soupir, et pédalo (on ne sait pas quel sera le prochain mot obligatoire)

Le troisième jour…

Le troisième jour, il est sorti vers dix heures avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras. Je l’ai regardé de derrière mes rideaux, j’ai pensé : « Tiens, le voilà qui ressuscite ». Ca n’a fait rire que moi. Normal. Je suis seule dans cette maison.
Lui, de l’autre côté de la rue, il essayait de monter sur sa bicyclette sans lâcher la bouteille, les verres, le journal. J’ai vu le moment où tout allait tomber, et lui avec. C’est arrivé. Il s’est étalé de tout son long et j’ai souri en pensant à la première chute du Christ : le chemin de croix recommençait peut-être, ça commençait à devenir intéressant.
Sur le goudron, il essayait de se relever, empêtré dans son vélo pourri, pâle comme les plumes nouées que j’avais senti une fois dans mon oreiller, et dont ma grand-mère m’avait dit qu’elles étaient la marque d’un envoûtement. Envoûtée, c’est sûr, je devais l’être, et depuis bien avant mon premier anniversaire, parce que j’avais accumulé depuis quelques gamelles, des gamelles de vie, un peu comme lui qui commençait à retrouver enfin ses esprits et son équilibre.
Il s’est remis debout. Les verres, la bouteille brisés faisaient des diamants sur le sol. Je l’entendais jurer à travers la fenêtre. Le journal s’envolait. Je l’avais lu ce matin. On y parlait d’une querelle vidée à la mitraillette dans les quartiers nord, ceux où je n’allais jamais, pas plus que lui, là, dehors, ahuri avec son guidon entre les mains, et son trop-plein d’alcool poussant des soupirs dans sa tête. On y parlait aussi, dans le journal, du monde qui se faisait sans nous, et c’était bien ainsi parce que le monde ne nous intéressait pas vraiment.
Il s’est stabilisé enfin sur son engin, et puis il est parti lentement le long du trottoir en poussant sur ses pieds sans pédaler, sans doute pour ne pas tomber. Je l’ai suivi des yeux, et puis je suis retournée dans ma cuisine.
Nous avions bien vieilli, lui sur son vélo, moi dans ma maison vide. Dire qu’il m’avait emmenée faire du pédalo jadis, quand nous étions enfants. Dire qu’il m’avait embrassée. Dire que je l’aimais toujours.

(contrainte : continuer un texte commençant par « Le troisième jour, il est sorti vers dix heures avec une bouteille d’eau gazeuse et deux verres, un journal sous le bras. » En cours d’écriture, insérer les mots suivants, révélés peu à peu par le maître de cérémonie : bicyclette, plume, mitraillette, soupir, pédalo.)

J'ai été Melvil Dewey

J’ai été Melvil Dewey. Longtemps. Trop longtemps. Tous ces chiffres, ces indices, ces tables, ont fini par me fatiguer. J’ai changé.
J’ai été Ranganathan, et j’ai essayé, par d’autres moyens, de dompter les livres, de les ranger, de mettre entre eux et moi un peu d’espace. Cela n’a pas marché non plus. J’ai changé à nouveau.
J’ai été Jorge Luis Borges. Je me suis laissé déborder également, même si j’ai cru un moment amadouer les mots en les enfermant dans mes propres écrits. J’y ai laissé mes yeux. J’ai changé.

J’ai été aussi Gabriel Naudé, Charles Nodier, Georges Bataille, Roland Barthes, Anatole France, Goethe, Leibniz et même, et même, Mao Zedong. Rien n’y a fait. à chaque fois, les livres gagnaient, les livres me submergeaient.

J’ai été tous ceux-là, et bien d’autres, que j’ai oublié, que je n’ai été parfois que quelques heures, quelques minutes, quelques battements de coeur. J’ai été tous ceux-là, et puis aussi, à chaque fois, tous les livres qui me passaient dans les mains, tous les mots, toutes les histoires, tous les personnages, tout ceci dans moi parlant, bougeant, se battant, faisant l’amour, ne faisant rien, parlant, parlant, parlant sans cesse au point que je ne m’y retrouvais plus, mais plus du tout.

J’ai été tout cela, ces hommes se battant contre les livres et puis les livres eux-mêmes, cet énorme désordre, ce flux continuel de mots, jusqu’au moment où il n’y a plus eu la moindre place, le moindre atome libre, dedans ma tête.

Je me souviens de ce jour-là, où j’ai été soudain rempli. J’ai cru que j’allais exploser. Mais j’ai tenu. Je tiens toujours. Je suis assis depuis dessous un arbre, avec dans moi ces voix qui parlent, qui devisent entre elles, qui bruissent lentement comme Babel bruisse. Je tiens toujours. Je regarde les feuilles vertes, puis brunes, puis envolées. J’écoute d’une oreille distraite ce qui se dit dans moi. J’attends. J’attends. J’attends que vienne le silence, enfin le grand silence.

(contrainte : débuter son texte par « J’ai été Melvil Dewey… »
La liste des bibliothécaires est issue de wikipédia, article bibliothécaire.)

Improvisation rimée

Elle est finie la belle époque des défis
Les messieurs vêtus de noir, très pâles
Qui à l’aube bien souvent vidaient et leur querelle,
Et leurs entrailles,
Dans les bois pour l’amour d’une belle.

Elle est finie la belle époque des duels,
Epées et pistolettes régnaient en cruelles maîtresses
Et l’habileté seule départageait la querelle,
Quand un mot qu’on prenait mal valait une balle traîtresse.

Elle est finie la belle époque des attaques,
Et ces mots de malandrins, spadassins et autres Apaches,
Ne sont plus aujourd’hui que des mots mort-vivants,
Que l’on prononce en songeant comme était beau l’avant.

Elle est finie la belle époque des coutelas,
Dagues, poignards, cimeterres et autres arbalètes,
Relégués depuis lors dans les profondes oubliettes.
La modernité s’appelle tronçonneuse, P.38 et machette,
Et la mort qui nous prend n’a plus même le goût de la fête.

Marcelline Desborde-Valmore

Marcelline Desborde-Valmore, je me consume d’amour,

Sublime poétesse, j’aurais voulu te faire la cour

Mais par malheur la Faucheuse t’a ravie à mes soins.

Lors, pris de folie, je saisis une pelle dans mes poings ;

A ma passion nécrophile, succombant sans vergogne

Je fouille six pieds sous terre et exhume la charogne.

Le cadavre est tout roide et secs ses orifices

Mais, licencieux avisé de la rigor mortis,

Un lubrifiant j’utilise pour enduire le calice,

Puis j’entame sans plus attendre mes amoureux transports.

Sous mes assauts frénétiques, la macabre poupée

Gigote et se trémousse, oui oui encore encore !

Dans une ultime secousse, j’honore le macchabée

Mais l’outre est déjà pleine, la vaseline déborde du mort.

émeschifler

Bon, finalement, je me lance et laisse ce texte émouvant et magnifique sur le site.

Emeschifler, verbe.
Vient du grec emeskos (vin, boisson) et du patais girondin chiflou (gai, agréable à cotoyer).
Se dit d’une personne en état d’ébriéte avancé mais qui conserve toute sa gentillesse et son sens du contact.
Généralement laudatif, voire même flatteur dans les Landes girondines, à l’époque des fêtes de Notre Dame de l’émeschiflaut. Exemple : « Allons-y nous émeschifler avant la nuitée » présage ainsi d’un moment de rire et de légèreté.
Ce terme peut néanmoins être péjoratif quand il est employé dans le nord de la France. Exemple : « Il faudrait pas s’émeschifler la charrette non plus ! » signifie abîmer, endommager.
Peu à peu disparu de notre vocabulaire, il n’a pas d’équivalent actuel.

Déméningeur : tentative de définition

Déméningeur : n.m.

Objet usuel destiné à aspirer la matière cérébrale des enfants afin qu’ils demeurent sages.
Le déméningeur a existé sous diverses formes au cours du 20ème siècle (manuel, à vapeur, électrique puis finalement chimique). Bien que son usage ait été régulièrement contesté par diverses ligues bien-pensantes soutenant que les enfants avaient une âme, le déméningeur a traversé les années en faisant partie du trousseau de base de tout jeune couple. Il a disparu à la toute fin du siècle, remplacé par la télévision et les jeux vidéo qui, bien que remplissant la même fonction, enlèvent cependant aux parents le plaisir de participer à pleine main à l’éducation de leur progéniture.

(consigne : inventer et définirun mot disparu au 20ème siècle)

Je n'ai pas changé !

Je me suis croisé plusieurs fois avant de me reconnaître et c’est ça, après réflexion, qui m’a surpris le plus : me voir sans me reconnaître alors que, depuis le temps, je pensais tout savoir de moi.
Enfin, ça s’est passé comme ça : depuis quelques jours, j’avais repéré cet étudiant aux cheveux longs, à la silhouette improbable, qui traînait dans les rayons de littérature sans jamais en sortir le moindre ouvrage, qui traînait comme cela, la tête inclinée sur l’épaule, occupé qu’il était à déchiffrer les tranches des livres, et je m’étais demandé ce que c’était encore que cet animal-là.
Du coup, j’ai fait un peu plus attention au jeune homme, et j’ai vite compris que les livres, en fait, ne l’intéressaient pas. Après sa petite déambulation, il finissait donc immanquablement par s’affaler dans un fauteuil où il s’étalait de tout son long. Là, c’en était fini de lui, et il demeurait immobile, pensif, des heures durant.
Il a fini par m’énerver. J’ai toujours pensé que les bibliothèques ne sont pas faites pour les oisifs. Alors un jour, je suis sorti de derrière ma banque de prêt et j’ai marché d’un pas décidé vers le jeune désoeuvré. J’en faisais mon affaire. Il allait entendre parler du pays.
Je ne me suis reconnu qu’au moment où il a levé la tête. En fait, j’ai reconnu d’abord mes yeux, et puis le reste après. Ca m’a tellement surpris que j’en ai oublié ma phrase toute faite, celle que j’utilise d’habitude pour expulser les squatteurs : « Ce n’est pas un lieu public ici ».
Lui ne bougeait pas non plus, mais je ne sais pas s’il avait compris qui j’étais. Il y a eu un peu de temps entre nous, et puis j’ai tourné les talons, je suis retourné à ma chaise, j’ai refermé ma bouche restée ouverte.
Là-bas, dans son fauteuil, j’avais repris ma douce méditation. Finalement, j’étais resté le même.

(consigne : l’autre, le même : Borgès)