Faire du sport sans complexe?

Moi aussi j’ai fait du sport ! Et Dieu sait si ce n’était pas évident à ce moment là ! C’était à une époque où je me posais beaucoup de questions. J’étais passablement entravé par la figure de mon père. J’imaginais ses exploits passés, sa notoriété, toutes les disciplines dans lesquelles il avait été susceptible de s’illustrer. J’avais du mal à trouver ma place. Le vieil aveugle de la ville me disait tout le temps : « Arrête tes conneries, tu ne pourras jamais égaler ton père ! » Et la plupart, dans son sillon, tentaient de me décourager quand je m’échinais à m’illustrer dans l’activité que j’avais choisie. Et puis, allez-y pour trouver un club de bowling ouvert tard le soir, dans cette putain de ville où tout le monde vous offre un visage décomposé quand on demande un renseignement dans la rue! Non, décidément, je crois que je ne serai jamais un grand sportif, ça crève les yeux !
Alors, en quittant Thèbes pour Colonnes, j’ai fini par me dire à moi-même : « Allez Œdipe, console-toi, il te reste les dominos ! »

(Contrainte : incipit=moi aussi j’ai fait du sport+retarder la découverte du personnage)

La coquette d'Arthur Sisbon

Arthur Sisbon menait une vie honnête et sans surprise jusqu’à sa découverte, un matin, d’un filet de lumière.
C’était le petit déjeuner et Arthur Sisbon venait d’échapper sa tartine.
Il se pencha sous la table et vit que son orteil gauche – et son orteil gauche seulement – baignait dans une lumière inattendue.
Perplexe, il suivit des yeux le rayon de lumière et de son orteil, traversa la cuisine jusqu’au mur, et du mur jusqu’à la fissure nouvelle qui s’y était faite.
Arthur Sisbon avait une voisine, ils partageaient ce mur.
Le temps qu’Arthur Sisbon comprenne que par cette fissure, un jour nouveau peut-être, se faisait dans sa vie, il se redressa d’un coup et son crâne heurta violemment la table.
Moralité : « Si tu hantes la coquette, prends bien garde à ta tête ».

Hanter la coquette

Hanter la coquette : un rêve de petit-maître

Au siècle du bel esprit, la compétition fait rage.
À ma droite, la coquette,
Reine des salons, souveraine du bon ton,
À ma gauche, le petit-maître, tout de falbalas vêtu,
Courant ça et l� telle une âme éperdue,
Pour vanter le contour de son mollet tendu.
La première pose, et joue, s’éventant comme d’autres respirent,
Le second s’affaire et s’inquiète, et cherche partout la coquette,
Sa rivale éternelle, éternellement distraite ;
Qu’elle ait changé de mouche, repoudré sa joue,
Pire encore, trouvé un nouveau tailleur,
C’est le monde tout entier de notre savant ès bonnets
Qui s’effondre en pleurs.
Il lui faudra parer, et se fendre, et le coup porter,
Pour, � tout jamais, de la coquette le rêve briser.

« Un jour, j’étais âgée déjà , dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. »
_ Tu es perdue ?
J’ai regardé par terre. Je ne savais pas quoi dire.
_ Ça fait une heure que tu es là , sans bouger. Où sont tes parents ?
J’ai regardé à droite, à gauche.
_ Tu sais au moins comment tu t’appelles, non ?
À sa voix, on sentait qu’il se lassait.
J’ai encore regardé à droite, et puis j’ai relevé les yeux, et je l’ai regardé. Une seconde, deux.
J’ai dit :
_ Maman m’a dit d’attendre ici.
_ Ça fait combien de temps que tu l’attends ?
_ Je ne sais pas. Beaucoup.
J’ai soulevé la cordelette que je portais autour du cou pour jouer avec la clé.
_ C’est la clé de chez toi ?
J’ai baissé la tête, très vite. Il a hésité. J’ai relevé les yeux à nouveau. Il était grand, très chauve, et ses yeux étaient bleus. Comme les miens.
_ Bon, je te raccompagne.
Il disait ça comme s’il était fatigué ; il regrettait peut-être de s’être approché.
On a quitté le hall de l’hôtel, il faisait très chaud dehors. Mes souliers vernis soulevaient de la poussière. Il avait mis des lunettes à verres teintés ; il avait l’air à l’aise.
On a marché, j’ai tourné le coin d’une rue, d’une autre. Il a dit :
_ C’est encore loin ?
J’ai tendu la main :
_ LÃ -bas.
Je me suis retournée vers lui et je lui ai pris la main, en le regardant encore. Ma main était brûlante.
Il a continué à marcher, et enfin, on est entré dans la cour. Il n’y avait personne dans la rue, et personne dans la cour. J’ai monté l’escalier en courant ; il m’a suivi plus lentement, j’ai mis la clé dans la serrure, j’ai ouvert et j’ai dit :
_ Maman ! Je suis de retour !
Il a encore monté deux marches, puis il a dit :
_ Je croyais que tu attendais ta mère ?
Je me suis poussée. Celui qui attendait dans l’appartement est sorti, il a pointé son arme sur l’homme :
_ Pan !
L’homme s’est accroché à la rampe, et il est tombé, ses yeux bleus grand ouvert.
Celui qui tenait l’arme s’est tourné vers moi et m’a dit :
_ C’était bien, que tu aies les yeux de sa fille.

« Un jour, j’étais âgée déjà , dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. » Première phrase de L’Amant, Marguerite Duras.

Tirer la langue.

09 mai 2006

Alors il m’a demandé de tirer ma langue, et je l’ai fait, j’ai fait cela, tirer ma langue, tirer la langue au médecin, à lui, là , dans ce cabinet qui sentait l’éther et puis aussi, déjà , la mort, ma mort, celle que je ressentais dedans, dans le dedans de moi qui grossissait, grossissait autant que le silence qui retomberait après, après que l’on m’aurait laissé là , dedans la terre, cette terre à laquelle je pensais avec la langue tirée telle celle que tiraient les boeufs après que nous les avions abattus d’un coup de merlin, d’un seul, juste au milieu du front, à cette place un peu plate, chaude, où je posais ma main avant, avant que s’abatte le merlin ; telle celle que tiraient les boeufs lorsqu’ils tombaient d’un coup comme des marionnettes énormes dont on (mais qui ?) aurait coupé les fils ; lorsqu’ils tombaient alors que le cri d’effort sourd, lourd, du boucher, n’avait pas encore cessé de résonner dans la cour carrée de la ferme où nous nous tenions, et moi avec, et moi enfant, pour voir mourir la bête.

Sur un dessin d'Alberto Giacometti…

Elle à peine esquissée
dans son silence
veille
sur l’éternelle attente,
celle des mendiants.

Rouge elle s’éveille
dans l’ombre
pareille
à ton regard,
celui des mains.

Et tu n’es rien
qui la dessine
de poudre et d’os,
de pâles fusains.

Et tu n’es rien
qui la devine
de poudre et d’os,
de pâles demains.

Essai de définition d'une coquette

16 mai 2006

Coquette : nf ; femelle du coquetier, animal mythique de la tradition culinaire. Selon la légende, la coquette est dépourvue d’oreilles et de tout organe d’audition, ce qui lui permet de ne pas entendre les récriminations du coquetier, son compagnon, réputé pour son humeur bougonne. La figure de la coquette n’a jamais connu d’apogée littéraire, sans doute en raison du caractère délétère des grandes coquettes historiques. On en trouve toutefois mention dans Furetière qui, au fil de ses inintéressantes pages, bien qu’en in-octavo, a parlé d’elle en termes si obscurs que nous jetterons sur eux un voile pudique.

Coquetier : nm ; mâle de la coquette, le coquetier présente la particularité de posséder un corps creux dont la forme épouse parfaitement celle d’un oeuf. Partant, le coquetier s’est vu réduit à un rôle subalterne alors que sa forte personnalité et son charisme lui laissaient espérer des fonctions autrement plus honorables. Écrasé par cette destinée, et par la conduite de sa femelle, qui ne pense qu’à le cocufier, le coquetier traîne son désespoir dans les armoires de notre enfance aux côtés d’autres parias tels le chinois, le cul-de-poule ou le presse-…curé.

Hanter la coquette: définition 1

Marivaudage inventé sous Louis XIV, il s’agit d’une variation du chat et de la souris dans laquelle le Roi poursuit les coquettes dans le labyrinthe végétal d’un de ses châteaux. Cette première variante s’est appelée « courir la coquette ».

Pour donner plus de piquant à la chose, il fut décidé de bander les yeux. Cette deuxième variante s’est appelée ‘tatonner la coquette ». C’est la version la plus connue car popularisée dans la littérature et dans le cinéma.

Mais il y a une troisième variante plus obscure et plus coquine: « hanter la coquette ». Pour pimenter davantage la course à la donzelle, celle-ci est organisée de nuit soit en extérieur soit dans le château et le Roi était alors vêtu d’un simple drap blanc le faisant ressembler à un fantôme, les coquettes ayant elles toute liberté vestimentaire. Le Roi devait alors capturer plusieurs dames et élisait au petit matin la coquette du soir selon des critères tenus soigneusement secret.

Malheureusement cette expression est tombée dans l’oubli car elle ternissait l’image de Louis XIV pour la postérité. Les mauvaises langues prétendent qu’il a eu de multiples déboires lors de ces nuits agitées et avancent même qu’il aurait lui aussi pu être pourchassé par certains nobles.